CHAPITRE PREMIER
Premières anne'es de Philippe de Champaigne. — Ses débuts. — Son mariage.
Philippe de Champaigne naquit à Bruxelles, le 26 mai 1602, dans une famille de bourgeois aisés qui, paraît-il, étaient originaires de Reims. Comme tous les grands artistes, il manifesta dès le jeune âge les dispositions les plus heureuses, et ses parents, loin de contrarier sa vocation, lui firent apprendre le dessin et la peinture sous des maîtres obscurs dont on ne connaît aujourd'hui que les noms, Jean Bouillon et Michel de Bourdeaux. Il reçut ensuite les leçons d'un maître bien autrement distingué, de ce Jacques Fouquières dont Rubens faisait assez de cas pour lui confier parfois le soin de peindre le fond de ses tableaux1. Fouquières vint en France avec son ami Rubens, et il y fut même si bien accueilli que le roi Louis XIII lui octroya spontanément des lettres de noblesse. Rien n'empêche de croire que le jeune Philippe de Champaigne se sentit encouragé en apprenant le succès de son maître, et que lui aussi voulut tenter la fortune. Il avait dix-neuf ans à peine quand il quitta Bruxelles pour venir à Paris, en 1621. On a dit qu'il se proposait alors de pousser jusqu'en Italie pour y contempler la nature dans toute sa splendeur et pour y étudier les chefs-d'œuvre des maîtres. Peut-être les visées du jeune paysagiste, — telle était alors la spécialité
1. Les toiles de Fouquières, très admirées des contemporains, qui le surnommaient le Titien de la Flandre, semblent avoir péri pour la plupart; mais ses principales compositions ont été reproduites par la gravure. « Le roi possède plusieurs de ses tableaux », lit-on dans le Dictionnaire portatif des beaux-arts de Lacombe (1753) ; ne seraient-ce pas ces panneaux encadrés que l'on peut voir au Louvre à côté des Lesueur, et qui sont intitulés : École française, xvii' siècle? Ce que l'on disait de Fouquières, qu'il « touchait parfaitement les arbres », donne à penser que ces panneaux pourraient bien provenir des Tuileries, où se trouvaient quatorze peintures de lui, dont sept dans la Bibliothèque. (Voir Ch. Blanc, Histoire des Peintres.)
de Philippe de Champaigne, — n'étaient-elles pas aussi hautes; il cherchait à bien voir et à bien rendre ce qu'il voyait; l'imagination et l'enthousiasme ne semblent avoir été en aucun temps ses facultés dominantes.
Arrivé à Paris, Champaigne alla se loger, à titre de pensionnaire, au collège de Laon, au pied de la montagne Sainte-Geneviève1. C'était assurément pour ménager sa bourse qu'il aliénait ainsi sa liberté; mais on peut croire aussi que le jeune peintre, animé d'un grand esprit de sagesse, se mettait ainsi en garde contre les séductions de la vie de Paris. Il rencontra au collège de Laon un peintre normand, plus âgé que lui d'environ six ans, et les deux jeunes gens se lièrent aussitôt d'amitié. Cet autre jeune homme se nommait Nicolas Poussin; lui aussi peignait volontiers le paysage; il avait déjà vu, ou, pour mieux dire, entrevu l'Italie, et leurs entretiens durent être bien intéressants alors que tous deux s'exerçaient à dessiner, à la faible lueur d'une chandelle, durant les longues soirées d'hiver. On ne peut s'empêcher de songer à Ronsard et à ses jeunes amis du collège de Coqueret, quatre-vingts ans auparavant; et il ne faut plus s'étonner des analogies frappantes que présentent parfois les compositions de Philippe de Champaigne et celles de Nicolas Poussin.
Marie de Médicis, veuve de Henri IV et mère de Louis XIII, achevait alors ce beau palais du Luxembourg qu'elle avait fait élever par Jacques de Brosses, et l'on sait que des artistes flamands, entre autres Rubens et Jacques Fouquières, avaient été appelés à décorer les appartements et les galeries de la nouvelle résidence. Nicolas Poussin travaillait, lui aussi, à cette décoration, et c'est lui qui paraît avoir introduit Philippe de Champaigne au Luxembourg. Le directeur des travaux de peinture du palais était alors Nicolas Duchesne, un de ces artistes laborieux et modestes dont la réputation ne s'est jamais répandue en dehors d'un très petit cercle de connaisseurs. Les anciens biographes de Philippe de Champaigne ont prétendu que Duchesne aurait jalousé son subordonné, qu'il lui aurait même refusé durement la main de sa fille aînée que le jeune peintre aimait. Ce sont là vraisemblablement des fables. Ce qui a donné lieu à ces récits de pure fantaisie, c'est que Philippe de
i. Au-dessus du grand couvent des Carmes de la place Maubert, entre le marché Maubert, la rue des Carmes, la rue des Écoles et la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève (Voir le plan de Gomboust.)
Champaigne fit un voyage à Bruxelles en 1627, que Nicolas Duchesne mourut alors, que le jeune peintre du Luxembourg obtint, en 1628, la place de peintre de la reine mère, et que, la même année, il e'pousa la fille aînée de son prédécesseur. Mais quel besoin d'échafauder tout un roman alors que les choses s'expliquent le plus naturellement du monde? Philippe de Champaigne avait ce que l'on nomme le culte de la famille;
11 l'a bien prouvé en adoptant, quelques années plus tard, le fils de son frère. Faut-il donc s'étonner s'il a tenu à revoir le foyer paternel après six ans d'absence? Le désir même de faire part de ses succès pouvait l'y conduire; peut-être fut-il appelé pour des affaires de famille; peut-être enfin ses projets de mariage ont-ils été la raison déterminante de son voyage de 1627.
Philippe de Champaigne était au milieu des siens depuis quelques mois, lorsque l'intendant général des bâtiments de la reine mère, le sieur Maugis, abbé de Saint-Ambroise, lui écrivit de la part de Sa Majesté pour lui annoncer officiellement la mort de Nicolas Duchesne, et pour lui offrir la place que cette mort laissait vacante. Refuser de pareilles ■propositions eût été une folie: Champaigne accepta donc et revint au plus vite, et, dès son retour, il fut nommé peintre de la reine, avec un logement au Luxembourg et une pension de 1,200 livres, qui vaudrait plus de 5,ooo francs de notre monnaie; pour un peintre de vingt-six ans, c'était la fortune. Il continua sans retard la décoration du palais de Marie de Médicis, et, à son tour, il se vit obligé de chercher des collaborateurs. On peut être assuré qu'il les choisit bien, et ce que nous savons de son caractère nous autorise à croire qu'il rendit pleine justice à chacun d'eux.
Le 3o novembre 1628, après les publications de bans réglementaires, il épousait, à Saint-Gervais, la fille ainée de son prédécesseur, Charlotte Duchesne, qui habitait rue des Ecouffes, entre la rue Saint-Antoine et la rue des Francs-Bourgeois, à l'entrée du Marais. La date même de ce mariage, aussitôt après la période du grand deuil, semble prouver que Nicolas Duchesne ne s'y était nullement opposé avant sa mort, et que le voyage de Bruxelles pouvait avoir pour raison principale la nécessité d'obtenir le consentement d'un père. Philippe de Champaigne paraît d'ailleurs avoir assumé une lourde charge en épousant Charlotte Duchesne. Mari de la fille aînée, il devint par le fait le tuteur des trois cadettes, car il ressort de documents précis, mis récemment en lumière,
LES CHAMPAIGNE n que Charlotte avait trois sœurs, nommées Geneviève, Denise et Catherine1. C'était devenir chef de famille bien vite, mais Champaigne était jeune, ardent au travail, profondément honnête, et la situation qui lui avait été faite au palais du Luxembourg ne pouvait manquer d'attirer sur lui l'attention publique. Il s'était adonné jusqu'alors, suivant toute apparence, au paysage et à la peinture décorative, car on ne connaît de lui, jusqu'à cette époque, ni tableaux religieux, ni portraits, à l'exception du portrait de Mansfeld, un des héros de la guerre de Trente ans, qui lit à Paris, en 1624, un séjour de très courte durée. Mais bientôt les commandes allaient affluer, Philippe de Champaigne était arrivé sans connaître, comme tant d'autres artistes, les angoisses de la lutte, au plus beau moment de sa vie.
1. VoirStein, Philippe de Champaigne et ses relations avec Port-Royal. (Réunion des Sociétés des beaux-arts des départements, i8gi.)