‹ Philippe et Jean Baptiste de ChampaigneChapitre 9 sur 30 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Philippe de Champaigne et Port-Royal.

Le peintre de la Reine mère et du Roi ne s'était jamais laissé griser par les plus beaux succès; la faveur de Louis XIII et la protection bien autrement enviée du cardinal de Richelieu ne le firent point sortir de la simplicité, de la modération, de la réserve qui lui étaient naturelles. Il était logé au Luxembourg, dans le plus beau palais de Paris, mais sa vie n'en était pas moins d'une régularité parfaite; elle s'écoulait tout entière, quand il n'était pas appelé à la cour, entre sa femme et ses enfants. Grâce aux commandes des communautés religieuses et à celles du cardinal, grâce aux nombreux portraits que les plus grands personnages ne cessaient de lui demander, il se trouva bientôt dans l'aisance; mais le chagrin ne tarda pas à venir s'asseoir au foyer d'un homme jusque-là si heureux; son bonheur fut détruit au moment même où ses succès comme peintre étaient le plus éclatants.

Marie en 1628, et père de trois enfants, sans compter probablement ceux qui moururent en bas âge, Philippe de Champaigne perdit en 1 638 la femme qu'il adorait; elle lui laissait trois orphelins dont l'aîné avait quatre ans à peine. Le malheureux père fit alors comme tant d'autres : il commença par s'abandonner à son désespoir, puis la vue de ces petits êtres lui rendit la force de supporter son infortune, et il résolut de se consacrer à eux tout entier. Il travaillait alors à la décoration du Palais-Cardinal; il acheva les travaux commencés, mais sans enthousiasme, et l'on ne voit pas qu'il ait cherché de nouvelles commandes, soit dans les couvents, soit dans les résidences royales ou princières. Nous savons seulement que vers 164?, sans doute après la mort de Richelieu et de Louis XIII, il décorait les appartements que la reine

PORTRAIT DE JANSENIUS, PAR] PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. 'après une épreuve de la gravure de Morin, tire'e de la Collection de M. Henry Lacroix.

JEAN DUVERGIER DE HAURANNE, ABBE DE SAINT-CYRAN, PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE.

D'après une épreuve de la gravure de Morin, tirée de la Collection de M. Henry Lacroix.

Anne d'Autriche s'était réservés dans la splendide abbaye du Val-de- Grâce. Il y peignit exclusivement des sujets d'édification, différents épisodes de la vie de saint Benoît, et une suite de figures représentant les reines canonisées par l'Eglise. Il termina vers la même époque la partie du dôme de la Sorbonne qui lui avait été assignée, Dieu le père, des anges et les quatre grands médaillons représentant des docteurs de l'Eglise; c'est à cela que se borna sa participation aux travaux publics entre les années 1643 et 1659. La différence est prodigieuse, et elle tient à des raisons qui peuvent être facilement expliquées; ce sont les mêmes qui ont poussé Champaigne à faire alors beaucoup de ces portraits dont la touche est en général si mélancolique ou même si triste.

Sa première jeunesse avait été pure, sans doute sous l'influence de sentiments religieux très vifs; parvenu à l'âge mûr et frappé tout à coup dans ses affections les plus chères, il porta ses regards en haut, et sa piété prit un caractère de plus en plus grave. C'est alors, comme l'on sait, que se produisait en France, au sein du catholicisme, un grand mouvement de réforme : saint François de Sales, sainte Chantai, le cardinal de Bérulle, saint Vincent de Paul et beaucoup d'autres encore travaillaient à réformer l'Eglise, mais sans toucher aux dogmes comme l'avaient fait les rénovateurs du siècle précédent. De nouveaux ordres religieux s'étaient constitués, tels que l'Oratoire, la Visitation, la Congrégation des prêtres de la Mission, le séminaire de Saint-Sulpice, etc. Les anciennes communautés qui s'étaient relâchées dans la suite des siècles revenaient aux traditions de leurs fondateurs, et parmi elles brillait au premier rang l'abbaye de Port-Royal, réformée par la mère Angélique Arnauld, son abbesse. Autour de Port-Royal commençaient à se grouper quelques âmes d'élite désireuses de renouveler les grands exemples de la primitive Eglise : Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, avait la direction spirituelle du monastère de Port-Royal, et la famille Arnauld peuplait de solitaires tous les lieux d'alentour.

C'est vers Port-Royal que Philippe de Champaigne se sentit attiré de préférence, aux jours de sa désolation, après la mort de sa femme; mais il est bien difficile de dire à quel moment précis le grand artiste entra en relations avec les illustres solitaires. Quelques-uns de ses anciens biographes ont pensé que ce fut en 1648, lorsque les deux filles du peintre furent confiées à titre de pensionnaires aux religieuses des Champs ; d'autres ont cru que Jansénius, flamand comme lui, l'avait

LES CHAMPAIGNE l-j mis en rapport, dès 1625, avec Duvergier de Hauranne, abbé de Saint- Cyran, et par suite avec Port-Royal tout entier. Mais on n'a pas de ren-

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