‹ Philippe II d'EspagneChapitre 2 sur 9 · L ABDICATION DE CHARLES-QUINT O · texte numérisé non relu

L ABDICATION DE CHARLES-QUINT O

instamment ses sujets de ne pas chercher à cette détermination d'autres motifs que ceux indiqués par lui. Et, en général, comme il le désirait, on l'a cru sur parole. On l'a d'autant mieux cru que son aspect physique et son air douloureux témoignaient tristement de sa caducité. En le voyant chenu, distors, crispé, presque impotent, il n'était guère permis de douter de ses raisons et de ne pas les trouver suffisantes. Pourtant, certains ne paraissent pas avoir été tout à fait convaincus. Le pape Paul IV, par exemple, a jugé en la circonstance que l'empereur était impos mentis^ et sans doute n'avait-il point tort, si l'on répute fous les actes qui relèvent d'une explication singulière ou mystérieuse. Philippe II ne devait pas juger son père complètement invalide, puisque, plusieurs mois après son abdication, il projetait de le faire rester dans le « brouilly du Nord », comme le lui reproche sa tante, la reine de Hongrie, et de lui laisser la lourde charge du gouvernement des Pays-Bas. Un peu plus tard, lorsque l'empereur est pacifiquement installé à Yuste, il le sollicite encore de prendre le commandement de l'armée qui devait attaquer la France parles Pyrénées.

Quoique accablé et valétudinaire, l'empereur,

en 1555, n'était certainement point tombé dans le gâtisme et la débilité séniles. D'abord, après l'abdication, ses appétits physiques furent peu atténués. Bien qu'à demi empoisonné par son estomac, il n'en continue pas moins à satisfaire la voracité de sa bouche. Il est souvent question, dans la correspondance de son majordome Quijada ou du secrétaire Martin de Gatzelu, de tonnelets d'anchois, de saucisses de Tordesillas, de pâtés d'anguilles ou de perdrix de Gama, d'huîtres en escavèches et autres victuailles de haut goût, qu'il arrosait de vin blanc doux, de bière ou d'un fort vin noir mixture de séné. Sur la question femme, le solitaire de Yuste parait vraiment s'être fait ermite, si l'on en juge par le ban qu'il fit publier pour interdire à tout jupon d'approcher à plus d'une lieue du monastère hiéronymite, et, par conséquent, de sa demeure qui en était contiguë. Mais, à son âge, après une longue intempérance, ce refroidissement est bien compréhensible.

L'homme faisant une telle chère etqui conservait la force de s'appliquer la discipline jusqu'au sang, aurait sans doute pu gouverner encore ses états, avec tous les allégements nécessaires, comme le fit son fils dans des souffrances et des conditions à tous égards pires. D'ailleurs, à

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Yuste même, il donne encore la preuve de sa capacité à cet égard (1).

Charles-Quint a indiqué par ailleurs un autre motif de sa retraite. Peu après l'acte de Bruxelles, il avoue que son intention, en se retirant au monastère de Yuste, est d'y achever les jours qui lui restent à vivre « et d'y faire pénitence, ajoute-t-il, en réparation et amendement des choses dans lesquelles j'ai gravement offensé Dieu ». Il répétera encore en d'autres circonstances que son unique souci, désormais, sera de faire le salut de son âme.

Il est sans doute vraisemblable que Charles- Quint, croyant et dévot même, désirât racheter ses fautes. Mais cela doit-il nous porter à croire que ce furent surtout des repentirs qui jetèrent ce fort dans la prosternation et la prière ? En attendant de donner une réponse catégorique à celte question, il est permis de douter, puisque l'empereur, malgré son changement de vie complet, semble avoir persisté jusqu'au bout dans le même principe de sentiments et d'actions qui ont dominé sa vie, et encore avec

(1) c Summis enim rébus, ut de bello et pace se con- •uli, deque fratris liberorum et sororum salute, et statu rerum certiorem fieri non recusabat. » Sepulvcda, Opercc, 11,541.

D PHILIPPE II DESPAGNE

aggravation de ses penchants les plus terribles. D'ailleurs, quelles que fussent les ruses félines ou les extrémités brutales de sa politique, Charles-Quint n'a certainement jamais pensé offenser Dieu. Les actes les plus violents, susceptibles d'alarmer sa conscience de catholique, pouvaient être entre autres le sac abominable de Rome par les soldats de Bourbon et ses duretés envers Clément VIL Or, à Yuste, il approuve véhémentement l'expédition justifiée politiquementd'ailleurs, que Philippe II prépare contre Paul IV, mais qui pouvait donner lieu à semblable scandale dans la chrétienté ; et lorsque son fils est vainqueur du Souverain Pontife, il est furieux que Philippe n'ait pas âprement profité de sa victoire. Ce ne sont pas davantage les mesures de rigueur édictées contre les hérétiques qui inquiétaient sa conscience,, car il excite par ses exhortations, au lieu de la contenir, la dure politique religieuse que Philippe II inaugurait. Je ne crois pas qu'on puisse trouver en lui la moindre trace de remords politiques, sauf en ce qui concerne la spoliation de la Navarre, mais ce'^n'est assurément pas pour ce motif que son âme se désespérait. Etait-il hanté alors par le souvenir de mauvaises actions ayant un caractère plus

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intime ? La plus grave imputation qu'on lui puisse faire à cet égard, c'est d'avoir été, pendant plus de quarante ans, le bourreau de sa mère. Il ressort, en effet, des pièces exhumées des archives de Simancas, en 1868, par les savants du Record-Office (1), que Juana la locca, Jeanne la Folle, fille d'Isabelle de Castille et de Ferdinand le Catholique, épouse du Bourguignon Philippe le Beau et mère de Charles-Quint, fut enfermée comme démente par son père et son mari, alors qu'elle avait toute sa raison, et maintenue ensuite prisonnière par son fils jusqu'à la fin de ses jours. La lettre que Juana écrivit des Pays-Bas, le 13 mai 1505, après la mort d'Isabelle, à un conseiller de son père, contient l'explication essentielle de l'affaire : « Puisque là-bas (en Espagne) ils jugent que je suis privée de raison, faites comprendre à mon père combien ceux qui m'accusent ainsi lui font de tort à lui-même, car ils fontentendre qu'il profite de cette accusation pour usurper le gouvernement de mon royaume, et je ne peux croire que ce soit sa pensée. J'avoue que mon mari s'est plaint de mes colères, mais ce sont

(1) Bergenroth, Calendars ofletiers... Voir cette affaire traitée dans ses détails par Forneron, Hist.de Philippe II, 1,401-417, et II, 392-403.

querelles qu'un père doit tenir secrètes entre ses enfants, et si j'ai eu des violences, chacun «ait que j'ai été poussée par la jalousie. »

Pour ne pas avouer qu'il était dissolu, Philippe le Beau accusait sa femme d'avoir perdu la tête. Ferdinand, après la mort d'Isabelle, ne voulait pas laisser se disjoindre les couronnes d'Aragon et de Castille. Il était bien résolu à sacrifier sa fille pour réaliser l'unité de l'Espagne. L'occasion paraissait belle. Il prit son gendre au mot. Jeanne, étant folle, ne pouvait succéder à sa mère. L'avantageux Philippe proteste. Il qualifie de « bourdes infinies » les raisons de son beau-père. Mais le renard aragonais n'est pas embarrassé pour prendre le beau paon bourguignon au piège.

L'affaire eut lieu dans l'entrevue de Villafilla. Philippe se laissa persuaderpar son rusé beaupère d'interner Jeanne pour régner à sa place. Marché superbe pour ce débauché. Il devenait roi et se débarrassait d'une femme irascible. Aussi seflatte-t-il d'avoir donné î la bouchée » à Ferdinand. Mais la bouchée, ce fut lui, le malheureux, qui ne tarda pas à la recevoir, car il mourut peu après, à l'issue d'un repas, les intestins calcinés probablement par un poison. Après ce coup double, Ferdinand restait le

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