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maître et, afin de le demeurer, il créait la légende de la folie de sa fille, avec tous les incidents lugubres que l'on cite à ce propos. Pour détraquer Juana, il la fait mettre brusquement en présence du cadavre de son mari, décédé depuis plusieurs mois. Bien mieux, il contraint l'infortunée à voyager seule, de Burgos à Grenade, dans une voiture fermée comme un tombeau, ayant à son côté la bière nauséabonde du trépassé. Après quoi, il répond à Henri VIII d'Angleterre qui demande Juana en mariage : « Mais il faut que vous sachiez que ma pauvre fillegarde continuellement auprès d'elle le corps du roi don Philippe, son mari. »
Lorsque Charles-Quint succède à Ferdinand, il y a douze ans que sa malheureuse mère endure les sévices de TAragonais Mosen Ferrer, dans la citadelle de Tordesillas. Le cardinal Cisneros, son ministre, l'informe du martyre subi par la captive et atteste qu'elle n'est point folle. Charles répond durement « que ceux qui s'occupent de ces choses ont de mauvaises intentions ». Et durant quarante ans, non seulement il continue, mais encore aggrave si bien le forfait de son grand-père, que la malheureuse séquestrée, privée d'air et de lumière, devint hagarde à la longue, avec des ongles claquants
et des regards qui chaviraient comme sa pauvre raison.
Que Charles-Quint ait éprouvé des remords pour un tel crime qu'aucune raison d'état ne saurait absoudre, c'est vraisemblable. Hypocrite ou expiatoire, il porta jusqu'à sa mort le deuil de celle qu'il ose appeler, dans son allocution de 1555, « ma mère bien-aimée ». Il eut quelquefois des hallucinations affreuses, au cours desquelles le fantôme désolé de la victime lui apparaissait. Chaque jour, il faisait dire une messe pour le repos de l'âme de celle qui mérite bien le nom de mater dolorosa. Mais je dirai bientôt pourquoi ce remords, le plus terrible assurément qu'il pût avoir, n'est certainement pas la cause déterminante de sa claustration.
Il est permis de faire intervenir en outre, comme motif inavoué de l'abdication de Charles- Quint, 1 amertume que le grand triomphateur dut subir devant le déclin de son étoile. On connaît son exclamation navrée après le revers de Metz : « La fortune ne sourit qu'aux jeunes (1). » Certes, bien qu'au moment de sa retraite il eût quelque peu raffermi ses affaires,
(1) (H La fortuna era de' giovanni amico », Strada, Guerra di Fiandra, 1,15.
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les motifs de découragement ne lui manquaient pas.
Mais toutes ces causes : décrépitude physique, repentances et terreurs intérieures, lassitude et dégoût, ne nous donnent pas la réponse cherchée. Un empereur, quoique fatigué et déçu, et quelque peu habitué à étouffer, parraison supérieure, des scrupules dans sa conscience, ne quitte point le trône, comme un bonnetier sa boutique, après fortune faite. Les Dioclétiens sont plutôt rares par le monde. Si la plupart des hommes aiment à vieillir dans leurs prérogatives, à plus forte raison les monarques en leur souveraineté. Cependant l'exception est admissible, puisqu'on en a des exemples, et que celle qui nous occupe s'est réalisée. Mais pour quel motif ? Ceux que nous venons d'envisager sont-ils assez puissants pour défroquer l'homme du roi ! Oui et non, cela dépend du personnage. S'il n'y avait eu en Charles-Quint que ces raisons, il me semble, tout bien considéré, qu'il n'eût jamais abdiqué. Mais écartons cette discussion, certainement oiseuse et inutile. La preuve que les motifs historiquement admis de l'abdication de Charles-Quint sont secondaires et accessoires, c'est que le dessein de l'empereur à ce sujet leur est antérieur.
Un peu avant d'arriver àYuste, Charles- Quint fait connaître lui-même à l'ambassadeur portugais Lourenço Pires de Tavora que son dessein de retraite cénobitique s'était formé au retour de l'expédition de Tunis (1555), donc à l'un des moments les plus glorieux de son règne, et vers sa trente-cinquième année. Ses compagnons, les frères hiéronymitesde Yuste, comme l'indique la relation manuscrite de l'un d'eux, reçurent une confidence pareille. Sepulveda, historiographe de l'empereur, indique que son héros conçut le dessein de se claustrer du vivant de l'impératrice sa femme. Lorsque François le Pêcheur y alias François de Borja, duc de Gandia, vint visiter Charles-Quint au village de Jarandilla, les deux amis, se remémorant les projets de renoncement au monde qu'ils avaient formés alors qu'ils étaient des puissants de la terre, constatent qu'ils ont tous deux tenu parole : Bien auemo cumplido ambos nostras palabras, dit l'empereur (1). Le P. Siguneza rapporte que Charles, douze ans avant sa retraite, avait fait visiter le monastère de Yuste et la Vera de Plasenciay vallée dans laquelle il
(1) Ribadeneyre, Vita del padre Francisco de Borfa^ fol. 380.
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est situé (1), pour se rendre compte des lieux et du climat.
L'antériorité du désir primitif sur les faits par lesquels on explique Tacte est donc bien établie. L'origine de la manifestation ne se trouve ainsi sûrement pas dans certains faits extérieurs ou dansquelqu esétats de conscience fortuits. L'abdication de Charles-Quint est une victoire tardive de l'être subjectif sur l'homme du monde ; c'est la libération d'une âme avide de contemplations mystiques et de voluptés spirituelles, du harnois politique.
Presque toujours nos facultés ou nos habitudes dominantes usurpent notre personnalité naturelle, essentiellement complexe et multiple. Tandis qu'une partie de nous-même s'hypertrophie, l'autre s'atrophie ; tandis que Tune s'étend en espalier face au bon soleil de la nature, ou se dresse en façade du côté de la vie sociale, l'autre sommeille et s'enlise doucement dans les brumes de Tinconscient. Nous sommes, soit des brutes physiques, soit des bêtes de somme utilitaires, soit des archanges spirituels. L'un ou l'autre, mais rarement l'un et les autres. Nous vivons des lambeaux ou
(1) Historia de la Orden de San-Geronimo.
des fibres d'existence ; nous allumons de petits feux de joie ou de douleur sur des montagnes compactes d'ombre et riches de mines ignorées. L'homme d'action sera toujours sur le pas de sa porte et ne fréquentera que les événements extérieurs ; le subjectif, au contraire, traînera son âme dans la rue, comme une maîtresse qu'on affiche, ou s'ensevelira en elle pour y perdre la mémoire du monde. La nature humaine a deux pôles, l'un physique, l'autre métaphysique, et il semble que l'un doive toujours demeurer négatif, lorsque l'autre est positif, tandis qu'ils devraient passer simultanément par l'une ou l'autre de ces alternatives. Quoique rares, on peut observer quelques cas de complexion double. Charles- Quint en est un, non des plus parfaits, mais remarquable cependant. C'est pour cela que l'on reconnaît en lui, malgré ses infirmités physiques et ses tares morales, l'un des plus beaux chênes de la forêt humaine.
L'enfance de Charles-Quint fut souffreteuse, et sa jeunesse affectée de crises nerveuses que Sepulveda appelle comitialis morbus, épilepsie (1). Dans son jeune âge, on le considérait
(1) L'ambassadeur français La Rochc-Beaucourt, dans
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comme un prince hébété et endormi (1). Mais il se dégagea cependant de ces misères et sa virilité se noua en une robustesse (2) que la goutte, Fasthme, des affections cutanées minèrent ensuite.
Dans sa pleine vigueur, Charles-Quint passa pour l'un des cavaliers les plus valeureux de son temps. Il s'adonnait avec bravoure aux sports de l'époque : bague, barre, lance, corrida. Son activité fut prodigieuse. Nul homme n'a porté un fardeau de responsabilités plus lourd que le sien. Jusqu'à sa mort, sauf quelques intermittences que nous interpréterons, il resta le pivot de son vaste empire, la volonté une, centrale, imprimant le mouvement régulateur dans toutes les affaires majeures de ses Etats. Tant que ses moyens physiques le lui permirent, il fit la guerre en
une dépêche de 1519, décrit ainsi l'un des accidents nerveux de Charles : « Le roi Charles, qui écoutait la messe, tomba par terre, estant de genoulx et demoura, cuydant qu'il fust mort, l'espace de plus de deux heures, sans pousser, et avait le visage tout tourné... » Cité par Mignet, Charles-Quint, son abdication, etc.
(1) Relation Jean Micheli, 1557.
(2) Sur Charles-Quint à trente ans : « ... Di corpo, se non gagliardissimo, e pero sano et benissimo disposto... » Relation Gaspard Contarini.
soldat, mêlé à toutl'arroi de l'armée, assumant lui-même le commandement, et restant présent au plus fort de la bataille.
Révérence gardée, l'animal en lui était fougueux et insatiable de jouissances. Sa goinfrerie est légendaire. Intempérant à table, il n'était pas moins immodéré dans les plaisirs de l'amour. Frédéric Badoaro, Tun de ces subtils observateurs (1) que la république de Venise accréditait dans les principales capitales de l'Europe, note à ce sujet, dans sa relation de 1557, que l'empereur è stato nei placer i venerei di non temperata volunta. Il n'a pas été modéré dans les plaisirs de l'amour, et ces plaisirs, ajoute l'ambassadeur, il les prenait partout où il se trouvait, avec les dames de grande ou de petite condition .
Voilà un portrait, semble-t-il, qui contraste
(1) Les relations citées dans tout le cours de ce livre sont contenues dans le recueil Alberi, intitulé : Relationi degli ambasciatori veneti al senato^ Firenze, t. III, V, VI, XV. On peut consulter à ce sujet : Gachard, les Monuments de la diplomatie vénitienne, dans le tome LXXVII des mémoires de l'Académie de Belgique. — Du même : Relations des ambassadeurs vénitiens sur Charles-Quint et Philippe II, Bruxelles, 1855. —Armand Baschet, la Diplomatie vénitienne. — Les Princes de l'Europe au XVP siècle, Paris, 1862.