L ABDICATION DE CHARLES-QUINT
absolument avec celui d'un ascète. Si l'on se remémore le puissant rôle historique de l'empereur, cet homme apparaîtra, en outre, comme une sorte de Titan ayant forte prise sur le monde, et qui frappait d'un marteau formidable la dure enclume de la réalité. Un tel forgeron d'actes, si bien caparaçonné de volonté, ne paraît guère fait pour s'abandonner aux étranges morbidesses des voluptés spirituelles.
Ses exploits, son action conquérante, sa permanente vigile dans le champ des intérêts du monde ne l'empêchait cependant pas de percevoir son âme et d'en habiter les oasis intérieures .
En compagnie, il était d'humeur cordiale et familière. Il savait faire bon visage à la joie et se laissait gagner par elle. Pourtant, il était, dit Gaspar Contarini, un autre ambassadeur vénitien, d'un naturel mélancolique : dicomplessione in radice melanconica. Comme chez tous les subjectifs, sa réceptivité sensitive était intense. Les élévations delà musique religieuse lui donnaient des frissonnements. Il se faisait suivre partout de sa capella. Tune des plus fameuses d'Europe. Pauvre chrétien, mauvais catholique par certains côtés de sa politique temporelle, Charles-Quint était devenu
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un véritable Espagnol en dévotion. Religiosité triste, ponctuelle, bigote. Il fréquentait les offices avec un grand zèle pieux. Tous les jours il entendait une messe, souvent deux, quelquefois trois (1) sur la fin de sa vie. C'était un de ces grands passionnés spirituels à qui les lisières rituelles qui disciplinent la foi des humbles fidèles ne suffisaient pas. Il aimait son âme (2) et recherchait pour elle les jouissances mystérieuses de la mortification. Souvent, durant les offices, il paraissait s'oublier dans un songe extatique. Ses oraisons étaient éperdues et il subissait l'attirance des grands délires de la foi . On l'a vu s'étendre par terre, les bras en croix, et la face tournée contre les dalles de l'Eglise. A Ingolstadt, étant en contact avec Tarmée protestante, un de ses officiers l'aperçut, à minuit, agenouillé devant un christ. « Il avait l'habitude, relate Frédéric
(1) Et in tutta la vita sua ha udita la messaogni giorno, et grand tempo due, et hora tre, una per l'anima dell'imperatrice, et la terza per la reginasua madré... » Relation Frédéric Badoaro, 1557.
(2) Paroles dites par Charles-Quint à l'ambassadeur de Venise, au moment du congrès de Bologne : « Se io non fosse cristiano, et non amassi lanima mia, farei délie cose che non piacerebbero à la signoria di Venezia... » Relation Gaspard Contarini, 1530.
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Badoaro, qui cite le fait précédent, de tenir constamment un petit crucifix dans la main. » Les prosternations, les pénitences et l'ascétisme de Yuste étonnent moins lorsqu'on sait tout cela. Cette phase de l'existence de Charles- Quint apparaît comme l'épanouissement ultime d'une partie de sa personnalité, autrefois sujette et dépendante des autres dispositions de sa nature multiple. En lui, l'être métaphysique avec ses fièvres religieuses, se développe tout d'abord sous l'hégémonie de la personne extérieure, des sens, de la volonté objective, mais en s'augmentant et se concentrant, au lieu de s'engourdir et de s'altérer. Puis, tandis que les facultés agissantes et relatives faiblissent par usure et dégradation de l'énergie, l'être spirituel, celui que Xavier de Maistre appelle Vautre, prenait à son tour la suprématie et s'inféodait enfin toute la volonté, et c'est lui qui réalise l'abdication et qui agenouilla définitivement l'illustre pécheur.
On reconnaît que cette décision émane du plus profond de l'âme à ce signe qu'elle est voulue avec obstination et passion. Pareil au pauvre Job, l'empereur s'écrie une fois dépouillé de ses grandeurs : « O mère commune des vivants, je suis sorti nu de ton sein et nu j'y retourne. »
Après avoir franchi le col de Porto-Novo^ qui donne accès à la vera de Plasencia Aise veiourne, et, face au chemin parcouru, comme à son passé sans doute, il dit gravement : « Je ne franchirai plus désormais d'autre passage que celui de la mort. » Les lettres des fidèles Quijada et Martin de Gatzelu ne laissent aucun doute sur les intentions de leur maître. Ils nous le montrent détaché des affaires profanes et bien résolu à ne jamais se laisser reprendre par elles : <r L'empereur se porte bien, écrit Gatzelu au secrétaire d'Etat Vasquez. Son appétit et son sommeil sont excellents. Il est l'homme le plus content du monde {esta el mas content hombre del mundo (1) ...,| moins que jamais il n'a envie de sortir du monastère. » Il eût donc fallu quelque grande nécessité, quelque devoirsuprême à remplir, pourdécider Charles- Quint à rompre son vœu de solitude, même momentanément. Yuste était bien l'hôtellerie que son âme avait longtemps désirée, et où elle pouvait enfin se désaltérer et s'assouvir de mysticité.
Le renoncement de Charles-Quint, consi-
(1) Ces lettres se trouvent dans Gachard : Retraite et mort de Charles-Quint au monastère de Yuste.
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déré par rapport aux peuples qu'il gouvernait, fut très probablement un événement heureux. On pleura son départ ; n'aurait-on pas versé des larmes de sang s'il était resté ? Jusqu'alors, il avait exercé l'autorité suprême avec une puissante maîtrise. Son action gouvernementale, essentiellement objective et adéquate à des fins réalistes, procédait d'une connaissance approfondie des hommes et des choses. Il était ambitieux sans doute, mais soumis à sa raison et non à son âme ; à ses jugements et non à ses passions psychiques. Or, le jugement circonscrit, limite, reconnaît le possible, tandis que l'âme a des désirs infinis que les obstacles excitent au lieu de modérer. Avant toute résolution, Charles-Quint balançait le pour et le contre, scrutait le problème en son étendue et sa profondeur. Une fois prises, ses résolutions étaient inébranlables. En tout, il était expédient et décisif : « M. l'Ambassadeur, dit-il à Contarini, plénipotentiaire de Venise au Congrès de Vérone, si Sa Seigneurie est désireuse de faire la paix, faites deux choses : premièrement, ce que vous devez faire, faites-le vite ; secondement, ne cherchez pas à procurer à Sa Seigneurie de tels avantages qu'en tout vous soyez en désaccord avec nous. Remplis-
sez votre devoir envers votre patrie, mais donnez-nous lieu de croire qu'après elle vous avez toujours aimé Tempereur. » Ces paroles sont un exemple de l'esprit lucide, catégorique et décisif de Charles-Quint. Comme chef d'Etat, il avait su trier en lui les facultés nécessaires pour l'accomplissement de sa mission. Le dévot et le moine ne prirent que rarement le dessus sur l'homme d'action. Lorsque son âme enveloppait toute sa raison, il s'enfermait momentanément dans un couvent. C'est ainsi qu'il séjourna dans les monastères de Santa-Engracia, de la Sysla, de la Mejorada. Dans ces moments, il aurait été capable de commettre des actes insensés s'il ne s'était point désarmé lui-même. Ce ne sont là pourtant que des exceptions faisant mieux ressortir sa sagacité ordinaire et son habileté à mouvoir les hommes en homme.
Mais, sur la fin de sa vie, la déchéance physique, l'affaiblissement des facultés de relation, eussent laissé prédominer l'âme avec ses fièvres solitaires. C'était le fanatisme et un fanatisme décuplé en ses conséquences par la puissance impériale. Ce monarque sévère sans doute, mais raisonnable et clément aussi ; ce politique habile eût peut-être gouverné par la