L ABDICATION DE CHARLES-QUINT
vioIenceetlatyrannie.il était, d'ailleurs, arrivé au bord des fautes aveugles et des aberrations sanguinaires.
Certaines de ses mesures antérieures peuvent paraître excessives, trop rigoureuses même. Les terribles placards édictés contre les hérétiques des Pays-Bas^ ou Fordonnance de 1526, relative aux Maures, ont un caractère nettement draconien. Observons toutefois que c'est Philippe II, et non Charles-Quint, qui fit produire à ces lois toutes leurs conséquences désastreuses. L'empereur en avait suspendu ou modéré l'application par esprit de prudence et de sagesse. Il était trop bon politique pour sacrifier ses sujets et leurs intérêts collectifs aux principes absolus de sa conscience. S'il mena une rude guerre contre les luthériens, ce fut en belligérant plutôt qu'en fanatique persécuteur. La Réforme se manifestait par des subversions politiques et sociales dont l'empereur ne pouvait se désintéresser par le fait même de sa situation.
Or, à Yuste, comme le ton change. Les impulsions du reclus y deviennent sinistres. Il veuv qu'on extermine les hérétiques d'Espagne sans pitié. Philippe II et sa sœur Juana, alors régente, reçoivent de pressantes exhortations
à ce sujet. Son testament contient ce codicille à l'adresse de son fils : « Je lui ordonne, en ma qualité de père et pour l'obéissance qu'il me doit, de travailler soigneusement à ce que les hérétiques soient poursuivis et châtiés avec tout l'éclat et la sévérité que mérite leur crime, sans permettre d'excepter un seul coupable et sans égard pour les prières, le rang, la qualité des personnes... » Il se rend ainsi, par ces excitations implacables, solidairement responsable des autodafés qui vont ouvrir le règne de son fils par une grande aube rouge. « Il n'y a qu'une chose, disait-il au prieur de Yuste, qui pourrait me faire sortir du monastère : ce sont les affaires des hérétiques, si elles exigeaient ma présence hors d'ici (1)... » C'est une idée fixe, et sous l'empire de cette idée, l'ermite impérial désavoue son honneur ancien. Il regrette d'avoir respecté le sauf-conduit délivré jadis à Luther pour lui permettre d'assister à la diète d'Augsbourg. On aurait dû se saisir de lui comme on fit pour Jean Huss au moment du concile de Constance. En ne se parjurant pas, en ne suivant pas l'exemple mémorable de l'empereur Sigismond, Charles- Ci) Sandoval, Hist. de Carlos Y, t. II, p. 9 et 10.
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Quint pense avoir offensé Dieu. Son devoir, c'était de venger les injures que le docteur de Vittenberg faisait à la majesté divine, et non pas d'obéir à son serment (1).
C'est en songeant à l'éventualité d'un Charles-Quint résolument fanatique, que le verset de David, cité par l'un de ses panégyristes, prend un sens profond par rapport à la retraite de l'empereur : Ecce elongavi fiigiens et mansi in solitudine : Je me suis éloigné en courant et j'ai demeuré dans la solitude.
Mais, il est vrai, Philippe II apparaissait, et ce ne fut certes pas un dédommagement pour l'humanité...
(1) Sandoval, iMd., 11,9,10.
A l'époque de l'acte de Bruxelles, le prince don Philippe, le futur héritier du monde et Tespoir du siècle : orbis terraram futures hœres, seculi speSy comme il est appelé dans : El felicissimo viaje, de l'abondant Strella, avait 21 ans (1). C'était déjàle jeune homme concentré et grave que montre l'admirable portrait du Titien, actuellement conservé au musée de Naples. Sa taille était bien prise, mais plutôt petite, bien qu'il la redressât comme une haute stature. Jean Micheli (2) dit que Philippe est le portrait fidèle de l'empereur par l'allure du corps, les traits du visage et la carnation. Il avait comme lui le teint mat, des pru-
(1) Né en 1527, à Valladolid, mort à TEscurial en 1598.
(2) Relation de 1557.
nelles glauques et pâles (1,) la lèvre supérieure relevée, l'inférieure un peu épaisse et tombante, le menton éperonné et des cheveux pareils pour la couleur à ceux d'un genêt d'Espagne. Mais la marque de famille la plus authentique, c'était surtout la lourde mâchoire autrichienne, très prononcée chez le père et le fils (2).
Philippe était également marqué au coin paternel par ses maladies. Sa longévité ne fut qu'une longue traînée de misères physiques. La moelle, le noyau de l'être paraissaient tarés dans cette race de hauts dégénérés. Charles-Quint était épileptique ; l'un des fils de Philippe, le malheureux don Carlos, fut un pauvre être inachevé, fébrile et dément; l'autre, Philippe III, un homme débilité et eczémateux. Lui-même souffrit de bonne heure des entrailles et de l'estomac (3). A trente-six ans, il ressent les premiers fourmillements de la goutte (4).
(1) « ... Con occhi glauchi che tendono al bianco... » Relation Paolo Tiepolo, 1563 L'empereur, au contraire, avait les prunelles vives et bleues.
(2) Relations Badoaro (1557) ; Suriano (1559) ; Giovanni Soranzo (1565) ; Antonio Tiepolo (1567) ; Francesco Morosini (1581) ; Relation du voyage en Espagne de dom Jean Sarrazin (1582), dans Gachard, ouvrage cité, p. lxvii et suivantes.
(3) Relation Badoaro.
(4) Aux Cortèsde Monzon (1563).
Tous ceux qui ont pu l'observer de près indiquent que sa complexion est délicate et maladive. Dans sa relation de 1581, François Morosini énumère ainsi les infirmités du roi catholique : goutte, gravelle, douleurs intercostales, coliques, catarrhe (1). D'autres laissent supposer un mal plus grave et mystérieux, sans doute l'épilepsie paternelle (2). Toujours est-il que sur la fin de sa vie, des affections de la peau le rongent comme une lèpre et que ses veines ne charrient plus qu'un sang gâté. Comme Louis XV, il meurt dans les purulences, les plaies et la vermine (3). « Il eut, dit Péréfixe, vingt-deux jours durant un flux de sang par tous les conduits de son corps. Et un peu avant sa mort, il lui vint quatre aposthumes en la poitrine, d'où il sortait une continuelle fourmilière de ver-
(1) « Edi complession molto delicata, et patisce diverse infermita, coma gotta, renelle, dolor di fianci, colica, catarri... » Relat. Fr. Morosini (1585). Relation Priuli (1596) ; Francesco Vendramino (1595).
(2) « Leur fondement est faible sur un roi qui chet ordinairement du haut mal. » Journal de VEstoile, IV,
(3) Ella lo embirtio al fin con una asquerosa phitiriarse con un exercito innumerabile de piojos. » Brève compendio y elogio de la vida de el rey Phelipe segundo de Espana, por Antonio Ferez, cité par Mignet.
mine (1). » Ses genoux se fendaient pareils à des coings trop mûrs. Il n'avait pas moins de sept fistules à deux doigts de la main droite (2). Au commencement de sa maladie, on le soulevait, pour les soins de propreté, à l'aide de serviettes. Sur la fin, les chairs gangrenées lui tombaient des os, si bien qu'on dut laisser croupir et agoniser l'un des plus grands monarques de la terre, dans son lit pestilentiel (3).
Entre Charles-Quint et Philippe II, la ressemblance physique est plu» parfaite que la conformité morale. Nous verrons bientôt que le fils n'est, psychiquement, que la moitié du père. Mais déjà la physionomie apparente indique des différences. Il y avait dans celle
(1) € A cette ouverture (de quatre abcès), les Médecins furent effrayez, pour ce qu'au lieu du pus qui avoit paru aux autres abscès il sortit une très grande quantité de poux, qui crcurent en telle abondance, que tous les chirurgiens ne pouvaient venir à bout de l'épuiser... » Les Histoires du sieur d'Aubigné, t. III, 1. V, chap. xviii, f. 707.
(2) Histoire de Henri le Grand, Amsterdam, p. 263.
(3) «... Camaras de pestilente humor en la misma cama, sin mudarse la ropa de abaxo en todo il discurso desu enfermetad... » Teslimonio .. por elliccnciado Cervera de la Terre, cité par Forneron, Histoire de PhUippeU y IV, 290.
de Charles-Quint une expression de franchise, de gravité simple, de bienveillance ouverte qu'on ne saurait attribuer, en définitive, à celle de Philippe. Son histoire n'évoque-t-elle point une figure amère, secrète, sombre, sourdement implacable, celle que l'on croit voir dans les portraits d'Antonio Moro, du Titien, de Pantoja de la Cruzet de Sanchez Coëllo ?
Privément on pouvait se laisser prendre au sourire de l'empereur : il ne trompait point. Sous celui de Philippe, un couteau était caché, disait-on dans son entourage (1). S'il fallait redouter le mécontentement, ou, parfois, les desseins de l'empereur, il n'aurait pas été juste
(1) «Il re, per detto commune, è assai sospettoso ; e dicono i suoi proprj servitori : De la rlsa al ciichillo del rey no ay dos dedos. » Relat. Leonardo Donato (1573). « Di maniera che dicono in Spagna per proverbio, che dal riso del re al coltello non vi sia differenza alcuna, perché se bene avra determinato di castigar uno, venendogli colui dinanzi, gli mostrera quella medesima cera che faceva prima. » Relation Francesco Morosini (1581 . « Su risa y cuchillo eran confines», Cabrera. Felippell..., VIII, XXII, 464. Antonio Ferez cite également ce propos. Retrato, 21Q, 241. Le savant M. Ch. Bratli (Philippe II, p. 232-233) pense que les historiens ont agi légèrement en faisant signifier à la phrase de Cabrera que Philippe souriait à celui qu'il voulait perdre. Des contemporains de Philippe II, comme Donato et Morozini, ainsi que les faits du reste, donnent raison aux historiens.
de se défier de ses bonnes paroles. Comme Napoléon, Charles-Quint fut aimé de ses soldats ; comme le grand vaincu de Waterloo, il eut des fidèles stoïques dans son Saint- Hélène volontaire. Lors de son abdication, à Bruxelles, des larmes furent versées. Les peuples des Pays-Bas se sentirent un peu orphelins lorsque cette main ferme et forte les eut abandonnés (1). Le politique en lui rappelle l'image cauteleuse et effilée de Louis XI, son parangon d'ailleurs. On peut, en effet, le considérer souvent comme un diplomate ourdisseur de ruses, selon l'art de l'époque, qui consistait à jouer non seulement au plus fin, mais encore au plus fourbe. Au demeurant, comme je l'ai déjà dit, l'empereur avait l'air de sa volonté énergique, de sa vigoureuse raison et de sa fructueuse intelligence. Mélancolique, inquiet, indéchiffrable, toujours fermé et dissimulé, Philippe apparaît plutôt comme une sorte de Hamlet maléfique.
(1) « Charles-Quint est un nom si doux et si vénérable à la Belgique qu'on ne peut ni plus efficacement, ni plus délicieusement, ni plus majestueusement gagner son cœur et son esprit. » L'Histoire de don Juan d'Autriche, Amsterdam, 1590. Mêmes sentiments en Franche-Comté. L. Febvre. Philippe II et la Franche-Comté, p. 124, 133 et suiv.
Il convient d'indiquer ici que la plupart des observateurs contemporains esquissent des portraits de Philippe bien différents de l'image sinistre qu'on se fait involontairement du roi de l'Inquisition. Jean Micheli, ambassadeur auprès de Philippe, alors époux de Marie Tudor la sanglante, loue sa facilité, sa patience, sa longanimité. Frédéric Badoaro constate que Philippe est plutôt enclin à la douceur qu'à la colère, qu'il est d'une grande bonté d'âme, et sait supporter le caractère de chacun. Le Flamand Caverel, qui accompagne à Lisbonne, en 1582, Tabbé deSaint-Waast, envoyé en mission auprès de Philippe II par le prince de Parme, montre dans la relation de son voyage qu'il s'est trouvé quelque peu béat devant son souverain : « J'admirais, dit-il, une clémence et modestie naturelles, cette doulceur qui reluit en sa face, son œil, son parler, son port esloigné de grandeur d'insolence, de cruauté... » Antonio Tiepolo déclare que le roi plaît à ceux qui l'entretiennent parce qu'il fait suivre d'ordinaire ses réponses d'un sourire aimable : Ha graciosa presenza, dit
(1) Gachard, Relations des ambassadeurs vénitienSf
p. LXIX.
FrancescoMorosini, et il ajoute : Faprofessione di bonta et di fede. Thomas Contarini estime que le roi est d'un tempérament fort tranquille et enclin à la paix. Un autre, Francesco Vendramino, assure que la justice, le calme et la constance de Philippe ne se démentent dans aucune circonstance. Il ajoute même ce trait, bien fait pour surprendre : Il tient à sa parole et à la vérité : E principe diparola et di verita.
Nos ambassadeurs également jugent parfois Philippe d'une manière flatteuse. L'évêque de Limoges écrit à François II que Philippe désirait vivre avec son bon cousin, le roi très chrétien, « ouvertement et sans dissimulation » ; qu'il avait à cœur de montrer « qu'il est prince de vertu et de parolle ». Sept jours plus tard, le même écrit encore : « Mais il faut que je vous confesse qu'il est prince d'amitié et de parolle et qu'il se paye de raisons quand... on parle à lui franchement, comme je fais, dont je sais qu'il a plaisir et s'eslargit luimême à user du semblable (1). »
Les laudateurs espagnols de Philippe, cela va sans dire, ont ornementé sa légende de
(1) Louis Paris, Négociations, lettre du 19-20 juillet
PHILIPPIN II o'bspaone 3
toutes les perfections dont son caractère extérieur suggère l'idée. D'après eux, il est grave, mesuré, sage, patient. Ses mœurs sont bénignes et son égalité d'âme parfaite. Il sait modérer ses désirs et se conduire avec une rare et admirable prudence dans toutes les affaires. Constance dans les résolutions, desseins persévérants, un grand savoir, de fortes aptitudes sont encore des qualités qu'on lui départ sans mesure. Les vertus nécessaires à sa sanctification ne font pas défaut non plus à cet homme exemplaire et à ce monarque parfait. En même temps que sa munificence, sa charité et sa bonté, on vante sa touchante humilité chrétienne, son édifiante dévotion, sa merveilleuse foi, son dévouement désintéressé au siège apostolique (1).
Bien que le sentiment de la majesté royale ou le respect de cette personne unique qu'était un monarque de droit divin pour ses sujets aient dicté, même à des étrangers, des louanges gratuites ou exagérées, la plupart des traits esquissés d'une manière superlative par les
(1) Porreiio, (( Dichos y hecho del senor Rey don Felipe II », Cuenca, 1627. Los Dichos y Echos del rey Felippe II, Brussellas, 1686.
contemporains de Philippe, correspondent évidemment à certaines particularités réelles. Cependant, si peu que l'on connaisse Thistoire générale de ce roi, on sent dans le portrait qui nous en est donné ainsi, du vide par place et des grossissements ailleurs. Pour que l'image reprenne sa proportion, il faut donc atténuer et appuyer, retrancher et ajouter, donner enfin à chaque détail sa valeur la plus exacte possible.
La douceur apparente de certains couvre des abîmes de méchanceté. D'autres, au contraire, qui ont l'aspect rude et violent, se montrent, en réalité, bénins et inoffensifs ainsi que des agneaux. En serait-il de même pour Philippe II ? Y aurait-il contraste entre son visage et son cœur, entre sa parole et sa pensée, entre ses vertus et ses actes ?
Sa faible aménité extérieure, nous pouvons déjà en faire la remarque, n'était, en quelque sorte, qu'une qualité d'emprunt, acquise à une certaine époque de sa vie et conservée ensuite à cause de sa commodité usuelle. Sourire avec mansuétude, prononcer des paroles vaguement condescendantes et qui n'engagent à rien, c'étaient d'heureux expédients dont il ne s'avisa pas tout de suite.
Lors de son premier voyage hors d'Espagne, Philippe laissa partout une impression de sévérité altière. Aussi les Italiens l'apprécièrent peu ; il fut désagréable aux Flamands et odieux aux Tudesques. Le cardinal de Trente, la reine de Hongrie, son père luimême durent l'avertir qu'il ne convenait point à un prince qui devait régner sur tant de peuples divers, de se donner une réputation de morgue et d'inaccessible hauteur (1).
Dans les instructions que Charles-Quint fait rédiger par l'ambassadeur Simon Renard et que Philippe reçoit à la veille de son départ pour l'Angleterre, la bienveillance, la facilité de caractère, le libéralisme politique lui sont particulièrement recommandés (2)... « Item, il conviendra que Son Altesse, entrant en ce royaume, accaressela noblesse et soit conversable avec elle ; qu'il se fasse voir souvent au peuple; qu'il démostrenese vouloir autrement
(1) « Nel primo passagio suo di Spagna, per Italia et Germania, in Fiandra, era stimato superbo... » Relation F. Badoro, « ...Lasso una impressione pertutto che fusso d'un animo severo et intrattabile, et per questo fu poco grato airitaliani, iugratissimo ai Fiamenghi, et ai Tedeschi odioso.., » Relation Michel Suriano.
(2) Gachard, Introduction aux lettres sur la retraite et la mort de Charte s -Quint, p. 32.
empescher l'administration du royaume, sinon le remettre au Conseil, et lui recommande justice et police. Item conviendra faire démostration requise envers le peuple, lui confermant espoir de bénignité, justice et liberté (1). »
Philippe II, qui était docile comme la plupart des timides et des irrésolus, se le tint pour dit. Il adopta pour le reste de sa vie des manières gracieuses et vagues, bien faites pour accompagner la pusillanimité qui l'empêcha toujours d'affronter lui-même un obstacle périlleux ou un ennemi.
Nous trouvons une preuve des efforts de Philippe pour se rendre plus sociable, dans ce fragment d'une lettre de l'ambassadeur Marillac au Connétable : « Le prince d'Espagne a festoyé les électeurs, et est allé aussi disner avec eux, suivant l'instruction du cardinal de Trente : se montrant si docile disciple en cest endroit, et mesmement à boire, d'autant que deux ou trois fois l'on a rapporté qu'il en avait plus prins qu'il n'en pouvait bonnement porter; sur quoi le dit cardinal, comme son précepteur, qu'il concevait par là si bonne
(1) Wcîss, Papiers d'Etat du Cardinal Granuellcj IV, 257-268.
espérance, qu'en continuant de faire ainsi, il gagnerait par le temps le cœur des Allemands. » Quelques jours plus tard, le 30 octobre, Granvelle, dans une lettre adressée d'Augsbourg à la reine Marie, conseille à celte dernière de « louher, de qui elle la entendu, sans dire ce que Ton dit du contentement qu'il (Philippe) donne aux princes allemands, conversant et devisant avec eux comme il fait ; car, comme Von retombe facilement à lincUnation naturelky je me doubte qu'il si obliera, qui ne le réveillera, et je sais de qui il le peut mieux prendre que devostre Majesté cheminant par ce chemin». Granvelle, fin connaisseur d'hommes, et qui avait le sujet sous les yeux, nous indique ainsi que l'urbanité princière du futur roi catholique et sa complaisante humeur n'étaient pas naturelles en lui. Il atteste en même temps sa bonne volonté, qui devait être grande, puisqu'elle faisait surmonter à ce prince latin, voluptueux mais ascète, les répugnances que les mœurs vigoureuses, rudes et grossières des Allemands lui inspiraient. Il est si désireux de réagir contre ses tendances en ces années d'apprentissage royal, qu'à Bruxelles, il se mêle même à des bals masqués et court les rues, la nuit, sous un travestissement. Les
diplomates vénitiens ne manquent pas d'observer ce changement. Jean Micheli note (1557) que Philippe cherche à imiter les manières affables de son père (1 , et Michel Suriano estime qu il est devenu le plus gracieux des princes.
Les contemporains de Philippe que nous, avons pris à témoin jusqu'ici ne semblent avoir vu le roi que dans ses attitudes publiques, et comme il voulait être aperçu. Etaient-ils dupes des apparences ces diplomates vénitiens, si pénétrants et sagaces ? Nullement ; leurs indications varient avec les différents aspects de la personnalité dont ils font le tour. Déjà, en 1557, Jean Micheli estime que Philippe ne paraît pas promettre l'élévation et la générosité d'àme, la vivacité d'esprit qui conviennent à un prince puissant comme lui (2). Il indique que ses ennemis 1 accusent de manquer de cœur et de puissance (3) Cette
(1; Jean Micheli ajoute : « II a entièrement perdu cette hauteur et gravité castillanes qui l'avaient rendu si odieux lors de son premier voyage hors d Espagne. »
(2) « ... Nel resto pare che non prometta quelle grandessa et generosita d'animo et vivesso di spirito che si conviene a un principe potente corne é lui... »
,3) « ... Li suo ncmici, dell'opinione che hanno di
remarque est profonde. Elle va au cœur de l'homme. Nous la vérifierons par diverses épreuves. Voulant indiquer que la parole du roi est peu sûre, Sorranzo (1565) cite ce proverbe castillan : Palabras de buena crianza no obligan... Les paroles dites par politesse n'obligent point. A ce sujet, l'ambassadeur Fourquevaulx rapporte que Philippe « estoit d'opinion que les grands princes qui dient ouvertement qu'ils fairont quelque chose concernant leur service, que c'est en intention de ne le faire point ». Nous verrons par la suite à quel point Philippe mettait cette maxime en application. Sigismond Cavalli (1570) indique que tout en étant patient et sans haine, il n'y a plus de rémission une fois que Philippe entre dans la voie du châtiment et de la vengeance. « Il est d'une nature plutôt sévère, pour ne pas dire cruelle, note Francesco Morisini (1581). II professe une pure juslice .. On ne sait pas qu'il ait jamais fait grâce à un condamné. » Et, après avoir dit que Sa Majesté affecte la bonté et la bonne foi, Morisini ajoute : «... Ma é enco molto vindicativo. » Contarini (1593) voit le roi catholique
lui di vile et da poco, e ehe non sia alto, ni sapia risentiri délie offese. »
plein d'artifices. 11 l'appelle le père des dissimulations (1). Selon lui, il maintient lEspagne dans l'obéissance par la sévérité justicière et la religion, usant pour cela de rigueur et de châtiments. Léonardo Donato(1573) fait également allusion à la duplicité de Philippe, et Agostino Nani (1598), en quelques lignes, raccorde les deux portraits, l'odieux et le sympathique : « Le roi était religieux, juste, sobre et pacifique. Mais la première qualité se convertissait en raison d'Etat, la seconde en sévérité cruelle, la tierce en avarice, la quarte dans le désir d'être l'arbitre de la chrétien^ té (2). » Il ajoute encore, comme les autres, que Philippe savait simuler et dissimuler, qu'il était plein de passions, d'intérêts ; qu'il parlait contre sa pensée véritable, traitant de paix en tramant la guerre; faisant feinte au visage pour frapper aux pieds.
Si l'on soumettait ainsi les autres louanges
(1) < ... E principe pieno di artificîo, et padre, si pua dire, délie simulation... »
(2) Il gia re era religioso, giusto et pacifico. Ma la prima qualità si convertiva in ragion di stato, la seconde in severita crudela, la terza in avaricia, la quarte in voler esser arbitro délia cristianita.-. Parlava ilrc contro l'interno intenzione ; tratrava di pace, e tremava la guerra ; cennavo ai capo et dava ai piedi... »
décernées au roi catholique à un examen comparatif minutieux, on ne saurait vraiment que penser dans 1 incertitude du pour et du contre. Bien qu'il soit difficile de concilier la bonne foi avec la duplicité, d'accoupler la générosité à la haine, la justice au crime et la religion aux actes impies, ces oppositions réduites à leur importance réelle se composent cependant ensemble pour former la physionomie externe du roi catholique. La véritable identité d'un individu réside dans son moi profond. Nos attitudes et nos actions diverses ne caractérisent que notre personnalité accidentelle et relative, dans les diverses positions morales qu'elle est susceptible de prendre en face des nécessités contradictoires de l'existence. Ce sont les mobiles profonds de l'âme, les actes intérieurs, les passions souterraines qui disent le mieux ce que nous sommes essentiellement. S'il y a là beauté et bonté, le moi est tout d'or moral. Mais si l'on y trouve aridité, immoralité et laideur, ce n'est pas le réseau des actes habituels et obligés, même serré à en faire un masque qui rit ou un masque qui pleure, les deux même à la fois, qui empêchera la conscience de rester frelatée et de communiquer son vice aux actions émanées d'elle.
« Les rois ont dans l'âme, dit Marc-Antonio da Mula, mille antres et cavernes inaccessibles que seul le regard de Dieu peut pénétrer. » Comment saisir les éléments de cette identité psychique dans les antres et cavernes du plus dissimulé des rois ? Chez Philippe, peu de manifestations imprévues, de mouvements ou de paroles significatives (1). Nullement co/nediante extérieurement et tout à fait réfractaire « aux gentillesses et rodomontades espagnoles ». Les impulsions, les spontanéités qui permettent de saisir immédiatement le naturel d'un homme sont extrêmement rares dans la vie du roi catholique. Impénétrable, inexpressif, insaisissable sous son silence bénévole. Une cuirasse d'étoupe ou de plomb isolait son for intérieur du monde. Il était absolument enseveli en sa vie secrète. Il conservait un air de bénignité horrible devant l'homme qu'il venait de condamner à mort dans sa pensée. Nul ne pouvait se flatter de
(1) «Est quanta re cumqne pius ipse, démens et taciturnus sit, nec unquam animi irati vel minimum dederit significationem. » Hopperi, Epistolœ. p. 128. Hopperus était secrétaire d'Etat pour les Pays-Bas auprès de Philippe II. Ses lettres sont adressées au Président Viglius.
le connaître. Le duc de Féria déclarait a que le roi seul connaissait l'humeur du roi Philippe (1) ». Les faits montreront que sa puissance de dissimulation était inouïe. C'est par exemple avec la même gravité détachée qu'il apprend la victoire de Lépante et le désastre de r Invincible Armada. Lorsqu'on lui annonce le premier de ces événements, il ne prononce que cette phrase laconique : « Mucho ha aventurado don Juan, don Juan s'est beaucoup aventuré. » Informé du second, il répond avec tranquillité : « Contra los hombres la embiéj no contra los viento y la mar, je l'avais envoyée contre les hommes, et non contre la mer et les vents. »
Il n'était donc pas facile aux contemporains de pénétrer cette personnalité hermétique. Mais beaucoup de choses qui restaient cachées pour eux nous sont devenues visibles. En outre, les arbres ne nous empêchent pas de voir la forêt. Toute la vie de Philippe s'offre à notre étude. Nous pouvons comparer ses facultés diverses, ses idées, ses passions dans leur ensemble et sous leurs rapports réciproques les plus cons-
(1) L'ambassadeur Marillac le dépeint ainsi : « De coraplexion étrange et peu cogneu de ceux qui le fréquentent le plus. »
tants. Il nous est possible aussi de contrôler les divergences et les convergences de ses groupes d'actions avec les tendances profondes de son âme, et c'est ce que nous allons faire pour saisir l'identité véritable de notre personnage.
Philippe n'avait hérité que d'une partie de la complexion double de son père, et de la plus dangereuse pour un conducteur d'hommes : la puissance subjective, qui nous isole du monde ou fait de lui comme une dépendance de l'âme. L'une des caractéristiques les plus remarquables de l'individu tombé dans le gouffre psychique avec toutes ses facultés, c'est assurément rhorreur de l'action et de la vie extérieure. Le mouvement, l'essor hors de soimême, trouble trop la concentration ardente de sa sensibilité pour qu'il s'y abandonne volontiers. S'il agit, c'est à reculons, en se retranchant de plus en plus dans son for intérieur ; et si ses actes reprennent l'offensive, c'est par des voies souterraines, à l'abri des brutalités du heurt et des prises de corps directes. Ils
n'ont point le marteau sur l'enclume ; ils ne se trouvent jamais face à face.
Tel pourrait être le portrait psychologique de Philippe en raccourci. Ses actes éclatent toujours loin de lui, et seulement lorsqu'ils ont trouvé en leurs cheminements compliqués et cachés des moteurs auxiliaires pour les produire. Personnellement, il ourdit, dans le silence et le secret, avec les mille fils de ses passions royales et humaines, des trames invisibles et astucieuses. Il corrompt l'obstacle par la ruse, au lieu de l'attaquer de vive force ; il frappe ses adversaires, non à armes loyales, mais par derrière, en dessous, avec toutes les ressources de la perfidie. Enfin, sa vie est à lui, rien qu'à lui, et il ne tend la coupe fraternelle à personne.
Au contraire de Charles-Quint qui fut la plupart du temps le chef de ses armées, Philippe ne commanda jamais les siennes. Il ne s*aventura pas davantage dans le fracas des batailles. Pendant la première phase de celle de Saint Quentin, il s'attarde à Cambrai, occupé à des travaux de chancellerie (1). Le lendemain, au moment de l'action décisive, il
(1) Papiers d'Etat de Granuelle, t. V, p. 105.
reste sous sa tente à dire des prières, entre deux religieux de Saint-François (1). Il ne parait à l'armée que lorsque la victoire est assurée. Il avait 30 ans, l'âge des témérités et de la bravoure ! Dans sa retraite de Yuste, le vieil empereur sentit frémir son âme guerrière lorsqu'il connut cette abstention. Les regrets de Philippe ne lui donnèrent point le change. On peut avoir l'esprit de l'escalier, mais non une vaillance de lendemain de bataille. Aussi Charles-Quint resta-t-il fort mécontent (2).
Tandis que le duc d'Albe opère le rapt du Portugal pour Philippe, celui-ci, se tenant à l'arrière, se contente d'être l'intendant de ses troupes. Il demeure d'abord à Badajoz, puis avance avec circonspection jusqu'au couvent de Thomar, où il fut quelque peu malade. Lisbonne avait été prise en août 1580. Le roi catholique n'y fit son entrée que le 29 juin 1581, après y avoir été appelé plusieurs fois par son général (3).
(1) Gregorio Leti.
(2) Luis Quijada à Juan Vasquez, 4 septembre 1557.
(3) « La venida de Vuestra Magestad en este reino es rnuy conviniente â su servicio, y ninguna cosa puede ser de mayor importancia para asentar las cosas y ponellas en el orden que conviene. d Le duc d'Albe au roi, 13 novembre 1580. [Documentos ineditos..., t. XXXV, p. 132.)
Pendant la guerre de Grenade, Philippe se tient à Cordoue, loin des Maures révoltés. Il laisse don Juan escalader seul avec ses régiments les montagnes des Alpujarras et conquérir une gloire dont il sera jaloux ensuite.
Il est facile de tourner nos faiblesses, nos inaptitudes, nos vices mêmes en mérites et en vertus. Si Philippe est imhelli, comme disent lesltaliens,c'estàcause de son humeur pacifique et non par faiblesse d ame. Il répond lui-même au duc d'Albe qui le conjure de continuer la guerre contre Paul IV : « L'Empereur mon père n'avait d'autre ambition que de tenir sa gloire et sa fortune du sort des batailles, et moi, je prétends éterniser la mienne par la paix. » Il se prévaut quelquefois de ses sentiments pacifiques. Il lui arrive d'aflirmer que son but est de tranquilliser la chrétienté et d'assurer le repos de l'Europe (1). Et il est bien probable que Philippe aurait évité toute guerre, si le monde s'était toujours docilement incliné devant ses volontés. Mais, à ce compte, tous les conquérants et ambitieux seraient pacifiques. Charles-Quint lui-même n'eût point
(1) Voir par exemple dans Weiss : Papiers d* Etat, etc., t. IV, p. 267 et 2C8.
tiré l'épée, si rien ne s'était opposé à son rêve de monarchie universelle. Dénué d'aptitudes guerrières, Philippe nourrissait ces désirs de conquête et de domination qui fomentent inévitablement les luttes sanglantes. Il est vrai de dire qu'il croyait pouvoir suppléer à la guerre par les négociations et l'intrigue — là est le secret de sa politique — mais on ne soulève pas le monde avec des fils d'araignée. Ses desseins n'étaient donc réalisables que par la force. Son règne ne fut, à vrai dire, qu'une longue et multiple guerre, qu'il dirigea de son cabinet. Philippe était bien, en définitive, un conquérant, mais un conquérant assis, armé seulement de sa plume.
Nous savons également que Charles-Quint avait brillé dans tous les sports de l'époque ; son fils's'y montre empêché et malhabile. C'est en vain que son gouverneur, don Juan de Zuniga, voulut lui donner le goût de la chasse. « S'il avait beaucoup de bêtes dans ses parcs, dit un Vénitien, c'étaitpour les regarder et non pour les tuer. » Gregorio Leti dit que Philippe attaquait, l'épieu à la main, le plus horrible sanglier, mais ce trait, comme bien d'autres, appartient à la gloire d'emprunt du monarque, à moins que l'historien romanesque
ait simplement inventé ce détail pour embellir son récit. Dans les tournois donnés en son honneur, lors de son premier voyage aux Pays- Bas et en Allemagne, Philippe eut bien Tinsigne faveur d'être proclamé, à Bruxelles, la lança de las damaSy à tout seigneur, tout honneur; mais, un peu plus tard, lorsqu'il affronte les Tudesques, aussi rudes et incivils que les Flamands s'étaient montrés courtois, on le laissa se mesurer selon sa propre valeur, et il ne parvint même pas à rompre une seule lance. A la joule d'Augsbourg, dit l'ambassadeur français Marillac, le prince d'Espagne fit pirement que tous (1).
L'inaptitude de Philippe à l'action extérieure se manifeste aussi par son horreur du mouvement et des vicissitudes. C'est l'homme d'un seul horizon. Il aime l'immobilité ou le piétinement dans le cercle étroit de ses goûts silencieux et de ses habitudes casanières. Au moment où il abdique, Charles-Quint, pour montrer que le repos qu'il se propose de prendre est bien gagné, énumère combien de fois il a franchi les monts et traversé la mer. Il rappelle ses pérégrinations en Espagne, en France, en
(Ij HsLUmer, Seizième et dix-septième siècles, 1.24.
Italie, en Allemagne, en Afrique. En dehors des deux voyages que son père lui imposa, Philippe, durant tout son règne, ne sortit plus de la péninsule, quelles que fussent les nécessités. Le cardinal de Granvelle lui écrit, le 6 août 1562 : « Si Votre Majesté veut donner la loi au monde, assurer le repos de ses états et faire un grand bien à la religion, il est plus que nécessaire qu'il vienne ici (1) l'été prochain, pendant que la généralité de ses sujets a encore beaucoup de bonne volonté pour elle et avant que son autorité ne se perde davantage. » La duchesse de Panne, régente des Pays-Bas, et sœur naturelle de Philippe, ne cesse de lui écrire que sa présence est nécessaire. Philippe ébauche l'accomplissement de ce devoir impérieux. Il annonce son départ à différentes reprises, fait faire de grands préparatifs même, tout en étant bien décidé à ne point quitter la terre ferme d'Espagne (2).
(1) Aux Pays-Bas.
(2) Au sujet de ce fameux voyage qui n'eut jamais lieu, voir d&ns Papiers d' Etat de Granvelle : lettres du cardinal Granvelle au roi du 6 août 1562 ; de la duchesse de Parme du àl août 1562. Réponses du roi des 18 et 22 septembre. Dans Gachard : lettres espagnoles des 22 septembre et 31 décembre 1566 et 26 mars 1567. Lettres françaises des 31 juillet, 27 novembre, 30 décembre 1566 et 26 mars 1567. Lettre au grand commandeur de Castille du
Le malheureux don Carlos, qui avait l'humeur mobile et aventureuse de Charles-Quint, pour railler les habitudes monotones de son père, s'était fait relier, au dire de Brantôme, un cahier de feuillets blancs, sur lesquels l'infant avait inscrit ces titres : Los grandes viajes del rey don Felipe. El viaje de Madrid al Pardo, del Pardo al EscuriaU et ainsi de suite, d'une résidence royale à l'autre, et en recommençant le cycle habituel.
Enfermé dans ses mœurs individuelles comme l'escargot en sa coquille, Philippe n'avait ni la souplesse ni la variété d'esprit qui permettent de s'adapter successivement aux conditions variées de la vie et du monde. Les efforts contre sa nature qu'il dut faire pour devenir un roi parlementaire avec les Anglais, bon vivant et libéral parmi les Flamands, buveur de bière et goinfreur avec les Allemands, avaient épuisé toutes ses vertus expansives Ces efforts lui furent trop pénibles pour qu il voulût les renouveler. Ici encore il
12 août 1506. Dans Correspondance de Marguerite d'Autriche, p. 96-105; 205-209; dans Supplément à Strada, II, 456. etc. D'après Taveu du roi lui-même, ce projet de voyage n'était qu'une feinte destinée à couvrir l'envoi des troupes espagnoles du duc d'Âlbe aux Pays-Bas.
est le contraste frappant de son père, qui sut paraître tour à tour flamand, espagnol, allemand et italien, parlant la langue de chacun de ces peuples et se pliant à leurs usages avec une merveilleuse plasticité. Philippe, lui, était absolument prisonnier de son moi, dont le nationalisme espagnol formait le contour extrême (1) Lorsqu'il était en Flandre, on ne l'entendait vanter que l'Espagne et les Espagnols. « Rien n*est bien dict, bien faict, bien pensé, qui ne soit en Espaignol », écrit l'cvêque de Limoges à François II (2).
Un nationalisme étroit et exclusif retranche déjà quelque peu l'homme de l'humanité. Il circonscrit, localise dans un îlot, l'épanouissement de notre personnalité. Mais cet îlot était encore trop ample pour l'âme de Philippe. En
(1) « Il re Filippo è in tutto dififérente del padre. perche ama et stima sola la nation spagnuola... » Ant. Tiepolo. «... No stima nazioni alcuna coma la spagnuola... »Morosini. « En tanto moltitudine di stati et di dominj che il re possède, prende S. M. il suo principal titolo et onore, con giustissima raglone, dai regni di Spagna... » Leonardo Donato.
(2) Louis Paris... Négociations... Lettre du 4 août Î559. — « Philippus ipse Hispaniae magnopere astuebat, nec aliud quam Hispaniam luquebatur.» Sepulvedœ operœ, n,40L
Espagne, il était surtout Castillan, et en Castille, le solitaire de l'Escurial.
Nous touchons ici à Tune des caractéristiques essentielles de notre personnage : la tendance invincible à l'isolement. Cette prédominance de sa nature est attestée par ses mœurs constantes, comme nous le verrons par la suite. D'ailleurs, les témoignages contemporains sont unanimes à cet égard.
Lorenzo Priuli constate que Philippe est entièrement livré à la solitude. « Le roi ne se voit jamais, relate un autre Vénitien ; s'il sort du Palais, il est enfermé dans un carrosse recouvert de toile cirée ; il passe le soir par la porle du Prado pour n'être vu de personne. » Selon Thomaso Contarini il est très amoureux de solitude et ne se complaît que dans les lieux déserts (1). Autant que possible, comme le méchant de l'Ecriture, il vivait seul (2), même au milieu de sa famille. Il n'admettait que rarement sa femme et ses enfants
(1) « E molto amatore (amadore) délia solitudine; gli piacciono i luoghi deiierti... » Mêmes indications dans les relations Suriano, Tiepolo, Sorranzo, Cavalli, Badoaro, Priuli.
(2) « Non é molto domestico con alcuno. » Antonio Tiepolo.
56 PHILIPPE II DESPAGiNE
à sa table (1). Lorsqu'il devait faire voyage avec les siens et la cour, il partait et revenait seul, précédant ou suivant les autres. Il n'assistait pour ainsi dire jamais aux séances de ses différents conseils d'Etat. Son cabinet de travail était une véritable cellule où il se tenait retranché et comme enseveli dans les secrets de sa politique personnelle et absolue. Ses rapports avec les personnes étaient restreints et distants. Nul n'entrait dans sa familiarité, pas même Ruy Gomez, son ami d'enfance et son fidèle serviteur. Il lui était pénible même de parler à son prochain. Il conversait avec douceur et bienveillance, mais à voix très basse, avec des silences apathiques et une grande économie de paroles qu'il prononçait du bout des lèvres et comme avec résignation. Pour éviter de s'entretenir avec ses secrétaires qu'il avait sous la main, il donnait ses ordres par billets. Ses conversations, d'ailleurs, étaient nulles. Elles ne l'engageaient jamais. Il ne promettait rien, ne décidait de rien sur-lechamp.
Ses réponses évasives et toujours imprécises
(1) « ... Perché rarissi ma mangia colla moglie, col figlio et colla sorella, che altri no é fatto degno délia sua mensa. » Paolo Tiepolo (1563) dans Albéri, V, 61 .
n'offraient aucune prise. On le sentait devant soi glissant et fluant comme l'eau, lorsqu'on veut la prendre à poignée.
Tous ces traits se détailleront par la suite. Ils nous aident pour le moment à reconnaître le tempérament de Philippe dans sa caractéristique la plus générale. La peur de s'extérioriser par l'action, l'amour de l'isolement et le penchant à une existence secrète et comme occulte, sont quelques-unes des tendances prédominantes qui caractérisent le subjectif, c'est-à-dire l'homme dont la vie intérieure affaiblit ou annule les facultés de relation. Reste à voir si l'étude de l'âme nous ramènera encore vers ce type humain, ou si elle nous en éloignera.