‹ Philippe II et Don Carlos devant PhistoireChapitre 14 sur 34 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

P RESCOTT et Gachard sont les deux historiens étrangers qui se sont occupés, avec le plus de profondeur et de philosophie, du règne de Philippe II et de la mort de son fils don Carlos.

M. Charles de MoU/ a voulu être plus investigateur que les deux historiens ci-dessus sur ce même sujet, et pour excuser Philippe II, il présente des faits, se livre en sa feveur à des réflexions qui deviennent la plus grave accusation. Je regrette, pour ma part, qu'un écrivain qui commence d'une manière si brillante, que l'Académie française a couronné d'un laurier si mérité, n'ait pas trouvé, dans sa recherche de documents, la lettre de Philippe II au cardinal Pacheco. Son honnêteté et son impartialité en auraient fait usage pour porter un jugement exact, et il aurait émis une opinion décisive sur un

fait qui ne présente déjà plus d'équivoque aux yeux des historiens.

M. de Moiiy, j'en suis sûr, qui a traité cet événement avec tant de succès et d'éclat, réimprimant son œuvre, se livrera à d'autres réflexions qui se rapprocheront davantage de la vérité et qui seront plus justes.

Indépendamment de leurs propres travaux matériels dans les archives étrangères, ces historiens ont été secondés dans la recherche des documents par les hommes les plus éclairés de TEspagne et, entre autres, par le savant et modeste don Miguel Garcia, archiviste de Simancas. Il est impossible d'oublier sa bonté, à plus forte raison ne peuvent ne pas s'en souvenir ceux qui, comme moi, ont passé des journées à côté de lui, en étudiant le nombre infini de manuscrits confiés à ses soins.

Rien n'est admirable comme la connaissance que possède ce bibliophile, des immenses liasses des archives de Simancas qu'il a lui-même mises, presque toutes, en ordre, et la sûreté avec laquelle il va les chercher, pour les donner à la personne qui vient dans ce dépôt, munie de l'autorisation royale, exigée, depuis quelques années, pour étudier les papiers qu'elles renferment.

Gachard, dans son ouvrage, consacre un souvenir à cet homme distingué ; pour moi, je ne peux m' empêcher de lui payer ici un tribut de reconnaissance, non pas tant pour les services qu'il m'a rendus dans la question qui m'occupe en ce moment, que dans

d'autres, en me fournissant une infinité de faits d'une nouveauté et d'un intérêt des plus grands.

M. Gachard a cherché, avec un zèle incroyable, tous les documents qui pouvaient avoir quelque rapport, par action ou par paroles, avec la mort de don Carlos, et cela, non-seulement à Madrid, mais encore dans les archives de toutes les nations avec lesquelles FEspagne était alors en relations diplomatiques.

Il est impossible de déployer un plus grand zèle, d'être animé d'un plus vif désir, d'être doué de plus de science pour réunir les preuves d'un fait aussi obscur et aussi difficile à éclaircir. A qui une pareille obscurité peut-elle nuire? Au persécuté ou au persécuteur qui a détruit toutes les preuves? Au bourreau ou à la victime?

Le mort n'avait d'autre défense que ses actions, son martyre et la manière dont il fut sacrifié : tout a disparu; la seule chose qui resta de l'infortuné don Carlos, ce fut son cadavre que la science n'alla pas reconnaître; cadavre revêtu d'une tunique de franciscain et enveloppé dans un manteau de dominicain. Et qui sait encore si ce cadavre resta longtemps dans la bière? Qui sait si les restes qui furent plus tard transportés à l'Escurial, par ordre du roi lui-même, furent bien ceux de son malheureux fils ? Celui qui faisait disparaître toutes les preuves n'était-il pas capable de faire disparaître la victime elle-même ?

Pour former mon jugement sur l'affaire de don

Carlos je n'ai eu besoin d'autres données que de celles que j'ai trouvées réunies dans la chronique manuscrite d'un couvent de la Castille ; chronique des plus précieuses que je conserve ; chronique écrite, au moment des événements, par des religieux du couvent de TAbrojo, où Philippe II se retira, pour passer un mois dans le plus complet isolement. Après la mort de doiîa Maria de Portugal, ces religieux connurent et fréquentèrent le roi, ce n'est pas douteux, et ils savaient parfaitement à quoi s'en tenir sur tout ce qui regardait ce monarque.

La réunion de toutes ces données et leur conservation, comme celles d'autres histoires, dans la bibliothèque du couvent, afin d'éclairer d'autres prieurs et de suppléer à leur expérience pour les faits de la vie contemporaine, est un travail digne d'éloges. On y voit tout ce qui se passait sous les yeux des chefs de ces congrégations religieuses qui ont disparu de l'Espagne, en emportant, dans leur destruction, la physionomie particulière du pays,^les magnifiques foyers de science et de charité. Avec elles a disparu le mystère de la foi profonde qui s'abritait sous les voûtes somptueuses de leurs couvents, et dans ces cloîtres sombres où le christianisme protégeait ses athlètes, frénétiques et intransigeants, mais homogènes dans leur idée; athlètes toujours prêts à saisir Tépée ou la torche, pour maintenir intact le christianisme et son unité religieuse, semée d'aberrations, de fanatismes et d'idolâtries aussi bar-

bares que celles des nations les plus arriérées du monde.

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