MARIE OE PORTUGAL
C'est avec les faits recueillis par ces religieux et les inductions qu'une logique des plus sévères m'a suggérées que je vais entreprendre mon étude sur la mort de don Carlos. Avant tout, j'ai médité avec le plus grand soin non-seulement les documents nationaux, mais encore les histoires de Prescott, de Gachard, de Charles de MoUy, écrivains qui se sont livrés à un travail précieux, méritant la plus grande considération de la part du gouvernement espagnol et des récompenses dignes de penseurs aussi profonds.
Le 15 novembre 1543, Philippe II s'unit, à Salamanque, avec l'Infante doha Maria, fille de Juan III et de Catherine d'Autriche, sioeur de Charles-Quint. Philippe II avait seize ans et demi. Doha Maria avait presque le* même âge.
Le 8 juillet 1545, à minuit, la princesse doha Maria mit au monde, après deux jours de douleurs, l'infortuné enfant, don Carlos, que la mort de sa mère semblait condamner au malheur qui marqua le commencement et la fin de sa vie. La princesse doha Maria n'avait, à sa mort, que dixhuit ans.
Pour pleurer ce malheur, Philippe II se retira à l'Abrojo, petit couvent, à deux lieues de Valladolid, près d'une propriété fermée, située sur les iords du fleuve, et où il allait quelquefois chasser. Le couvent est détruit aujourd'hui; ses terres sont vendues à des particuliers ; mais l'Abrojo était encore en 1868 une propriété des rois d'Espagne. C'est de ce mo-
nastère que Philippe II ordonna les préparatifs pour le baptême de son fils, qu'il désigna, comme parrain, don Alejo de Meneses, majordome de la princesse, et, comme marraine; sa première dame d'honneur.
Ce baptême eut lieu le 2 août 1545, dans l'église du Saint Rosaire de Valladolid. Siliceo, évêque de Carthagène, qui avait été déjà chargé de l'éducation de Philippe II, fut celui qui versa l'eau du baptême.
Philippe II n'avait été marié que deux ans avec la noble princesse doha Maria de Portugal dont il éprouva laperfe avec le plus vif regret, selon toutes les apparences. Voilà pourquoi il fit le baptême de son enfant sans aucun éclat, sans la moindre ostentation, bien qu'il eût déjà ordonné des préparatifs pour de grandes fêtes.
L'enfance du jeune prince ne reçut pas les témoignages de douceur et de tendresse de son père austère, qui était continuellement absent d'Espagne. Celle qui éleva le jeune don Carlos, ce fut dona Jeanne, fille de Charles-Quint, régente du royaume, et, en l'absence du roi, D. Honorato Juan, un des philosophes les plus considérables de son temps et qui se fit plus tard religieux, fut chargé de son éducation. Philippe II avait signé sa nomination le 3 juillet 1554, avant son départ pour l'Angleterre, oii il allait épouser Marie Tudor.
Alphonse d'Ulloa, dans sa vie de Charles-Quint, le cite comme un des hommes les plus illustres de l'Espagne, et Diego Garciano, dans sa préface à l'histoire de Thucydide, ajoute que c'était un homme
doué des plus grandes vertus, et d'une science des plus pures. C'était un excellent catholique et un grand philosophe.
Il existe en Espagne une coutume, quand il s'agit de la Maison Royale, qui consiste à nommer au prince qui vient de naître : grands majordomes , écuyers, gentilshommes, gouverneurs, médecins et maîtres de toute espèce. Aussi ce même jour, 3 juillet 1554, Philippe II nomma-t-il, outre le savant Honorato Juan, et comme si ce n'était pas assez, le frère Juan Muhatones, qui devait faire repasser le latin au prince ; Don Pedro de Castro, évêque de Salamanque, pour lui enseigner la théologie; le docteur Escudero, le docteur Miguel Terza et D. Francisco Minciaca, pour lui apprendre les lois. Or, D. Carlos n'avait encore que neuf ans. Tant de savants ne devaient-ils pas le rendre fou !
Don Antonio de Rojas fut nommé surintendant de la maison, et remplacé, à sa mort, par D. Garcia de Tolède, frère du duc d'Albe, qui fut fait alors grand majordome et gouverneur.
Le second gouverneur fut D. Hernando Suarez, corregidor de Grenade, conseiller du roi ; Luis Quijada, fiit nommé premier écuyer; D. Diego de Acuna, D. Gomez de Sandoval, comte de Lerme, D. Rodrigo de Mendoza, reçurent le titre de gentilshommes de la chambre.
Francisco Osorio devient son aumônier et Ortega de Bribiesca, le chef de la garde-robe.
Entouré de tout ce personnel, quel prince ne de-
vrait-il pas devenir un savant? Quelles mauvaises habitudes pouvait prendre cet enfent, au milieu de tant de chevaliers, sans aucun doute les plus expérimentés et les plus vertueux de la Cour ?
Dès sa jeunesse, le prince se montra paresseux pour les travaux de l'esprit, d'un caractère emporté, irascible, prodigue, brave et méprisant les bouffons.
On le taxe de cruauté, qualité qu'il put hériter de son père, et qu'il n'aurait, quoi qu'il eût fait, jamais égalé. Je ne m'arrête pas aux contes ridicules de la couleuvre, à laquelle il coupa la tête avec les dents, pour l'avoir mordu ; ni à la fkble du lièvre auquel il coupa le cou, un jour qu'il était à la chasse, comme le rapporte Tiepolo. Ce sont là autant d'histoires qui ont pu parvenir, mal racontées, aux oreilles de cet écrivain. Le fait dont je m'occupe est très-sérieux, il mérite que tous les détails y soient traités avec gravité et par un examen des plus minutieux. J'éprouve cependant le besoin de répondre aux récits de Tiepolo et à ceux queues narrations intéressent, par un conte des plus populaires en Espagne.
Dans la tour de l'Or, située sur les bords du Guadalquivir, un enfant jouait avec un petit corbeau. Sans y faire attention, il avala, en respirant, une des plumes de l'oiseau, ce qui provoqua une toux des plus violentes. Des passants accoururent aux cris de Penfant; on appela un médecin pour extraire la plume, de peur d'étouffement. Une heure après, on racontait aux pieds de la Giralda de Séville, à une
distance de quelques mètres seulement, et au grand étonnement de tous ceux qui entendaient la nouvelle, que dans la tour de POr, un enfant avait avalé un corbeau. Cette histoire est, sans aucun doute du genre de celles de la couleuvre à laquelle le prince don Carlos coupa la tête avec les dents, de celles du lièvre qu'il décapita vivant. Ces faits seraient-ils certains qu'ils ne peuvent servir de preuve pour établir ce que deviendra plus tard un homme. J'ai connu des ppersonnes qui, dans leur jeunesse, ont commis de plus grands actes de cruauté, et qui n'en sont pas moins devenus des modèles d'affection et de tendresse. Badoaro, ambassadeur de Venise, raconte, sur ce même sujet, que le prince brûlait les lièvres vivants et que d'un coup de^dent, il enleva la tète à une couleuvre ; et il raconte ces faits, sans être venu en Espagne et sur le rapport de ce qu'il a entendu dire, aux Pays-Bas, de la Cour de Philippe II. Quel crédit peut-on accorder à un homme, serait-ce un ambassadeur de Venise, qui parle, en Flandres, de ce qui se passait en Espagne (i). Le Vénitien Paolo Tiepolo dit qu'il mordait le sein des nourrices, et Badoaro renchérit plus tard, en ajoutant qu'il mordait les têtes des couleuvres.
En 1 555, l'empereur Charles Quint disait à D. Antonio de Rojas : « Je suis heureux de savoir que mon petit-fils ne refuse pas l'étude et qu'il est si
(i) Gachard, Don Carlos et Philippe II, p. 39.
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bien corrigé et discipliné ; je vous charge de veiller surtout à ce qu'il soit retenu et modéré, et quMl ne soit pas aussi libre qu'il l'a été jusqu'ici ; il l'a été trop ; vous voyez ce qui peut en résulter, principalement à Tâge qu'il a; éloignez-le, autant qu'il se pourra, du contact des femmes. •
En 1555 et 1556, Philippe II écrivait de Hampton- Court à D. Honorato Juan et à D. Antonio de Rojas sa satisfaction de savoir que D. Carlos ne refusait pas le travail, t Je suis heureux de connaître le compte particulier que vous me donnez du prince et des études de Tlnfant. ■ Il leur écrivait encore, de Bruxelles, le 2 mai 1556. t Je suis heureux des nouvelles que vous me donnez sur les études du prince, mon. fils ; il n'en est pas qui puissent me procurer un plus grand contentement. ■
En 1558, D. Garcia de Tolède écrivait à l'Empereur : f II ne fait pas autant de progrès que je le voudrais... mes paroles, ni la discipline, quoiqu'il les écoute beaucoup, ne produisent pas l'effet qu'elles devraient... »
En opposition à cette lettre et à la date du 15 mars 1558, l'aumônier Osorio écrivait à Philippe II, devenu roi par l'abdication de son père Charles Quint. « Le prince gagne, chaque jour, en chrétienneté, en bonté, en vertu et en intelligence, tout ce que Ton peut désirer. »
De sorte que D. Honorato Juan et D. Garcia de Tolède étaient inquiets sur les études et Téducation du prince, en même temps que l'aumônier adres-
sait à son père et à l'Empereur les meilleures nouvelles sur ses études et sur sa conduite. Et cela au moment où les accès des fièvres tierces commençaient à le fkire souffrir, au moment où ces accès produisaient, sans aucun doute, chez le prince, l'abattement et le défaut d'amour pour le travail.
((S. A. se porte bien, écrivait à cette époque (1558) Honorato Juan... je regrette qu'elle ne profite pas autant que je le désire ; la cause d'où cela procède, je pense, V. M. l'apprendra un jour de S. A... Je regrette de toute mon âme que les progrès de S. A. ne répondent pas à ce qu'il fut dès le commencement et dès les premières années. » Honorato Juan écrivait ces lignes le 30 octobre 1558 et il demandait à S. M. le Roi de vouloir bien excuser sa hardiesse et de faire déchirer la lettre une fois lue.
Si l'historien devait deviner, les lettres de l'aumônier à l'empereur et au roi^ père de don Carlos, suffiraient pour faire connaître d'où venaient les motifs du changement de conduite chez le prince.
Un flatteur et un homme tel qu'Osorio ne pouvait rien moins qu'affaiblir le caractère de don Carlos et apporter des retards dans les travaux d'Honorato Juan et de Garcia de Tolède. L'observation que cet aumônier communique au roi, comme preuve de l'esprit du prince, à l'occasion de l'accouchement de doha Béatrix de Tolède, fille du duc d'Albe, en donne un témoignage suffisant, t Quand le prince m'envoya, écrit-il, féliciter le marquis d'Astorga sur
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la naissance de son petit-fils, il me chargea de lui 1
dire : t que tant que don Alvaro Osorio, son fils, avait été en disgrâce, dona Béatrix n'avait pas été enceinte, ce qui était immédiatement arrivé dès qu'il était rentré en grâce et revenu chez lui. • De sorte que si Ton cherche la cause qui neutralisait l'éducation de don Carlos, on la trouve facilement dans Osorio.
Lorsque Charles-Quint revint, après son abdication à Bruxelles, en octobre 1556, le prince don Carlos avait onze ans. L'envoyé vénitien Badoaro rapporte que Charles-Quint éprouvait un grand plaisir à raconter ses campagnes à l'enfant, et il ajoute qu'au moment où Charles-Quint lui parla de la fuite d'Inspruck, le prince lui avait répondu : « Moi, je n'aurais jamais fui. • Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne peut citer ni une lettre ni une parole de l'empereur se plaignant, à cette époque, de son petit-fils.
Tiepolo, le même qui raconte la décapitation de j
la couleuvre, donnant le portrait de don Carlos à cet âge de onze ans, dit : « Qu'il était ami de la vérité, religieux, plein de compassion pour les pauvres ; que ses aumônes étaient toujours grandes, et qu'il était splendide, lorsqu'il voulait faire du bien à quelqu'un. »
Pour juger de la noblesse et de la générosité de cette âme, il n'y a qu'à lire la pièce qu'il donna, le Î2 août 1557, au docteur Suarès, pauvre chevalier, alcade de cour, qui avait trois filles. Voici le'
contenu de cette pièce : t Je dis que par cette cédule signée de mon nom et scellée. de mon sceau, moi, prince don Carlos, je vous donnerai à vous, docteur Suarès, mon grandissime ami, dix mille ducats^ quand je le pourrai, pour le mariage de vos filles. •
En échange, au moment où le prince montrait, à cette époque, de si belles dispositions et un si bon cœur, on l'emmenait pour les lui changer et les mettre au goût de ses détracteurs, on Temmenait, disje, à Valladolid, le 21 mai 1559. Là, on lui présentait, tout à coup et sans préparation aucune, un enfant inconnu, fils naturel de Charles-Quint, qui devenait une altesse et un frère de la régente, dona Juana, et à qui on accordait les honneurs d'un infant. Quelque bon que fut le caractère du prince, cet acte ne dut pas laisser de le surprendre. Nous qui avons vécu près des rois et des princes, nous savons le prix et l'importance qu'il accordent à leurs positions, à leurs prérogatives, et le zèle avec lequel ils les défendent.
Don Carlos devait aussi assister au cortège de trente pénitents, pour l'auto-da-fé qu'on allait offrir à ses yeux. Au nombre des pénitents, se trouvaient le maître Ferez, Sotelo, le bachelier Herrezuelo, des religieuses, jeunes et belles, accusées de luthéranisme, Cazalla et quelques-uns de ses frères, enfin les restes enlevés à la tombe de dona Leonor de Vivero, mère des Cazalla, qui devaient être brûlés avec eux, en grande pompe, sur la grande place de Valladolid.
Le premier qui fut exécuté ce jour-là, ce fut le senor Cazalla, à qui on donna le garrote, au lieu de le brûler vif, puis on livra ses ossements aux flammes. Le bachelier Herrezuelo se laissa brûler vivant, regarda ses juges avec mépris, et ne laissa pas échapper la moindre plainte, en entrant dans le bûcher. Durant dix heures, ce fut un spectacle de cris, de larmes, de malédictions, de gémissements, et de tortures des plus inouïes.
Je voudrais bien savoir si un des ambassadeurs qui accusent de ciuel le caractère de don Carlos a écrit qu'on Tavait vu sourire, durant cet horrible et criminel spectacle. Ils reconnaissent qu'il fut sombre, et ils attribuent cet état de son âme à la jalousie que lui fit éprouver la présentation inattendue de don Juan d'Autriche, dont il n'avait pas la moindre connaissance.
Qu'y aurait-il d'étonnant qu'à la secousse que dut produire le spectacle de quinze horribles exécutions, il se soit opéré dans l'âme d'un jeune prince de onze ans, une de ces commotions qui laissent la vie plongée dans un mélancolique désespoir? Quelque accoutumées que les personnes de sa suite le fussent à de pareilles barbaries, peut-on trouver quelqu'un d'assez ignorant pour oser dire que les figures d'Herrezuelo et des autres condamnés au bûcher durent être agréables au prince ?
Celui qui sera assez insensé pour croire que les cris et les gémissements peuvent adoucir le cœur d'un jeune homme de onze ans, pour lui inspirer de
la joie et le rendre bon, celui-là aura beau me répéter que pareilles scènes étaient dans Tesprit du temps, et qu'un auto-da-fé était l'équivalent d'un combat de taureaux au dix-neuvième siècle, je lui répondrai qu'il est un extravagant.
En outre, quelle bonté d'âme et quelle douceur de sentiment pouvait-on exiger d'un prince qui, depuis onze ans, vivait à la merci des étrangers : qu'un personnage, tel qu'Osorio, remplissait de vanité ; à qui les quatre professeurs, que nous avons déjà cités, voulaient infuser une indigestion de science ; d'un prince à qui on formait le cœur par des auto-dafé; que son père avait abandonné, tantôt pour la guerre, tantôt pour son mariage avec Marie Tudor, sans la mort de laquelle il ne serait peut-être jamais revenu en Espagne. Cette situation le roi la reconnaissait lui-même^ lorsqu'il écrivait t que sa présence dans ses royaumes était devenue d'une extrême nécessité, tant par son absence depuis de si longues années, que par suite des événements qui avaient eu lieu, depuis la mort de l'Empereur, çt pour d'autres affaires des plus importantes et des plus inévitables qui se présentaient. De sorte que, pour remplir mes obligations, parvenir à pourvoir et à remédier à beaucoup de choses nécessaires, il m'a paru bon de ne pas différer davantage. •
Ainsi, l'infortuné don Carlos vivait seul, sans amour de famille ; or, l'homme le plus ignorant ne sait-il pas, en effet, s'il a vécu quelques temps auprès des personnes royales, que le temps manque au
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au père et à la mère, pour s'occuper de leurs enfants, à plus forte raison à ceux qui ne sont que leurs parents ; et la Régente du royaume, quelque bonne qu'elle fût, n'était que la tante du jeune prince.