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CHAPITRE II

LE roi, Philippe II, arriva en Espagne, le 6 septemfcre 1559, et le huit octobre de la même année, il offrit à son fils le spectacle d'un nouvel autoda^fé. Les victimes de ce sacrifice furent don Carlos de Sesa, un frère de Cazalla et Juan Sanchez. Ce nouveau bûcher ne manqua pas de produire dans Tâme de don Carlos le même effet que le premier.

Les inquisiteurs-avaient réservé un certain nombre de condamnés; pour donner à don Philippe un spectacle agréable à son cœur et précieux à ses yeux.

La cérémonie fut fixée au dimanche huit octobre. Elle eut lieu, comme la précédente, sur la grande place de Valladolid.

C'était le premier auto-da-fé auquel Philippe assistait : les plus grands préparatifs furent faits, afin de l'environner d'une çolennité et d'un apparat ex-

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traordinaires ; on imagina notamment de construire, pour les condamnés, un échafkud disposé de façon qu'ils pussent être vus de toutes les parties de la grande place et des rues qui y aboutissaient. Aujourd'hui que les sentiments d'humanité et de tolérance ont pénétré dans les masses, aussi bien que dans les classes supérieures de la société, on a de la peine à comprendre l'affluence de curieux qu'attira, des divers points de la Castille, ce spectacle abominable ; des témoins oculaires n'en évaluent pas le nombre à moins de deux cent mille.

Le roi s'y rendit, accompagné de la princesse, sa sœur, de don Carlos, du prince de Parme, Alexandre Farnèse, et d'une suite nombreuse où l'on remarquait les ambassadeurs de France, plusieurs évêques, le connétable et l'amiral de Castille, les ducs de Najéra et d'Arcos, le marquis de Dénia et d'Astorga, les comtes d'Uruena, de Benavente, de Buendia, etc.

Le sermon fut prêché par don Juan Manuel, évêque de Zamora ; ensuite il fut donné lecture, selon l'usage, de la sentence des condamnés. Cela fait, le cardinal archevêque de Séville, don Fernando de Valdès, inquisiteur général, se leva e^ tira son épée, en signe de la volonté qu'il avait de s'en servir pour la défense du Saint-Office. L'archevêque alors adressa au roi les paroles suivantes : t Les décrets apostotoliques et les saints canons ayant ordonné que les rois jurent de favoriser la sainte foi catholique et la religion chrétienne, Votre Majesté jure-t-elle, par la sainte Croix, qu'elle donnera tout l'appui néces-

saîre au Saint-Office de Tinquisition et à ses ministres, contre les hérétiques et apostats, contre ceux qui les soutiendront et favoriseront, et contre quiconque, directement ou indirectement, mettrait obstacle à l'action du Saint-Office ; qu'elle forcera tous les sujets, naturels de ses royaumes, à obéir et se conformer aux constitutions et lettres apostoliques, données et publiées pour la défense de la sainte foi catholique, contre les hérétiques et contre ceux qui les croient, reçoivent ou favorisent ? • A quoi le roi répondit: • Je le jure! (i) •

Les condamnés étaient au nombre de dix-huit.

Parmi eux figuraient : don Carlos de Sesse, d'une famille illustre d'Italie, et dont la femme, doiia Isabel de Castille, descendait du roi don Pedro; dona Isabel de Castille elle-même et dona Catalina, sa mère ; fray Domingo de Rojas, religieux dominicain, de la famille des marquis de Poza ; Pedro Cazalla, curé de Pedrosa, dans Tévêché de Zamora ; Domingo Sanchez, prêtre des environs de Logroho et huit religieuses du couvent de Belen, de Tordre de Citeaux, àValladolid.

Sesse, Rojas et un serviteur de Pedro Cazalla, ayant persévéré dans leurs erreurs, furent brûlés vifs. On jeta aussi dans le feu Teffigie et les os d'une béate de Valladolid, nommée Juana Sanchez qui

(i) Cabrera, Felipe II, liv. V. chap. III.

Adolfo de Castro, Historia de los protestantes espaholeSy pp. 176 et 177.

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s'était donné la mort en se frappant de plusieurs coups de ciseaux à la gorge. Cinq des religieuses et quatre autres des condamnés se confessèrent afin d'échapper au bûcher : ils subirent la peine du garotte. Enfin les autres religieuses, avec dona Isabel et dona Catalina de Castille furent ramenées en prison, pour y rester détenues à perpétuité. « C'était grande pitié ^ veoir, » dit Vandenesse, auteur d'un journal des Voyages de Charles-Quint et de Philippe II, et qui était présent.

Lorsque l'on conduisait don Carlos de Sesse au quemadero^ il dit au roi, en passant devant lui : «Comment, vous, qui êtes un si grand gentilhomme, pouvez-vous permettre qu'on me livre aux flammes? » Philippe lui répondit froidement : « Si mon fils était aussi mauvais que vous, j'apporterais moimême le bois pour le brûler. » Paroles horribles et qui montrent jusqu'à quel point ce monarque poussait le fanatisme ( r ).

A cette époque Philippe II donna la Toison d'or à son fils.

A la suite du traité de Cateau-Cambresis, en 1558, les maisons de France et d'Autriche s'engagèrent au mariage d'Elisabeth, fille de Henri II, avec le prince don Carlos, qui avait alors quatorze ans. Philippe II pensa de son côté à son mariage avec Elisabeth d'Angleterre, qui se refusa d'une manière des plus réservées aux désirs de Philippe, par l'expérience de

(i) Gachard, Don Carlos et Philippe II, p. 46, 47, 48.

ce qui s'était passé avec Marie Tudor. Le roi d'Espagne ne négligea rien de ce qu'il était possible de faire pour réaliser cette union, mais il ne put jamais y réussir.

Dès que Philippe II vit l'impossibilité de s'unir à Elisabeth d'Angleterre, il résolut de se marier avec la jeune Elisabeth de Valois, déjà promise à don Carlos. Ce mariage fut décidé en 1559, et le 24 juin, le duc d'Albe se mariait par procuration, à Notre- Dame de Paris, au nom de Philippe II, avec la' fille de Henri II.

Le roi se trouvait dans les Pays-Bas et la jeune princesse demeura à Paris, jusqu'au moment où Fray Mendoza, archevêque de Burgos, vint la chercher. Le duc de l'Infantado et la comtesse d*Urena devaient les rejoindre à Pampelune, pour conduire la nouvelle reine à Madrid.

Elisabeth arriva à Bayonne, vers la fin de novembre 1559; elle fut accompagnée jusqu'à cette ville par le roi de Navarre, par le cardinal de Bourbon et par la comtesse d'Aremberg.

Le 31 janvier 1560, on célébra le mariage, dans le palais du duc de l'Infantado, à Guadalajara. Il y avait deux mois que la reine était en Espagne, mais la célébration fut retardée par la mort de François II, survenue le 5 décembre 1559.

Le prince don Carlos fut témoin du mariage. Ce fut en proie à la fièvre qu'il assista à la cérémonie où son père s'unissait à la princesse Elisabeth qui lui avait été promise, et avec laquelle il avait échangé,

ainsi qu'avec sa famille, les compliments d'usage, préliminaires d'une union si célèbre par l'origine politique à laquelle elle se rattachait, et qui n'était rien moins que le traité de Cateau-Cambrésis.

Pour le rendre déjà victime, on commença à répandre de faux bruits d'impuissance, de manque de sens et d'autres qualités analogues. S'il lui en manquait quelqu'une, il avait à l'excès les qualités de très susceptible, de très reconnaissant, de très généreux et de très brave.

Si les auto-da-fé émurent son cœur, combien ne dut-il pas être plus blessé de voir cette jeune princesse, dont on lui avait fait concevoir Pillusion qu'elle serait sa femme, se marier avec son père qui, sans égard aucun, le faisait assister au mariage? Ce prince eût-il été idiot, ce coup dut être des plus cruels pour son cœur.

Elisabeth avait quinze ans, presque le même âge que don Carlos. Philippe II en avait trente-trois. Sa figure était le portrait de son âme ; sa pâleur était la pâleur d'un mort. Son front était large, ses tempes plates ; ses yeux bleus et sans brillant ; son nez long; sa bouche pincée; sa lèvre supérieure mince; la lèvre inférieure forte ; ses joues amaigries et osseuses ; ses cheveux courts ; sa barbe claire et aux poils durs; ses épaules fortes; ses bras, ses mains, ses jambes et ses pieds maigres et secs ; tels étaient les traits et le portrait de cet époux^ deux fois veuf, devant qui Elisabeth de Valois, une jeune fille de quinze ans, se trouva avec une contemplative tristesse.

ISABEtLE DE VALOIS,

— Que regardez-vous, lui demanda le roi d'un ton sévère, regardez-vous si j'ai des cheveux blancs?

Hélas ! ce que faisait la jeune fille c'était la comparaison instinctive entre le père et le fils. Letî racontant, dans son histoire de Philippe II, que la reine parut comme saisie d'un sentiment de mélancolique passion, en présence du jeune prince, ne fait que dire ce qui était possible et naturel.

Aucun portrait de don Carlos ne le représente comme horrible et désagréable et, quoiqu'on dise tel père, tel fils, don Carlos était meilleur que Philippe II, parce que, malgré la pâleur de la fièvre, sur sa figure se peignait la race de sa mère d'où il descendait, avec quelques traits de la physionomie de son père. Il est regrettable qu'un écrivain tel que Charles de Mouy ait affirmé dans la note de la page 47 de son livre « Don Carlos et Philippe II i qu'il n'a lu cette idée dans aucun écrivain de son temps, et qu'une dépêche d'un secrétaire de Philippe II, assure, trois ans plus tard, qu'il n'était pas encore formé. I Quel écrivain de ce temps aurait osé indiquer même la moindre idée du sentiment de la reine, sans avoir payé de sa vie une pareille hardiesse? Que devait dire un serviteur de Philippe II?

La jeune reine était douce et délicate, noble et d'un cœur magnifique. Douée de ces qualités, et comprenant déjà, à quatorze ans, ce dont il était question, elle accepta pour son futur époux, le prince don Carlos. A quinze ans, une demoiselle française se sent assez de dignité pour se montrer

surprise de voir substituer, dans Tacte de son mariage, le père au fils, alors que ce père, bien que n'ayant guère plus d'une trentaine d'années, ressemblait à un vieillard.

L'évêque de Limoges écrivait à François II, dans une lettre en date du 15 février 1560 : f Après ce qui s'était passé au congrès de Cateau-Cambresis, cette première entrevue excitait quelque curiosité ; la fille de Catherine de Médicis, montra au prince des Asturies, un visage plein de bienveillance et où se peignait l'intérêt quelle prenait à sa situation; car le pauvre prince était tout exténué. Don Carlos fut touché de l'accueil de la reine, dès ce moment, il conçut pour elle des sentiments de respect et de déférence qui ne se démentirent jamais depuis. »

Et il n'y a là rien d'étrange à ce que la princesse, sans cesser d'être vertueuse, ait ressenti quelque intérêt pour la situation du prince et qu'elle l'ait dès lors toujours aimé ; et que d'un autre côté le prince, éprouvant pour elle le respect le plus profond, lui ait envoyé des présents, et soit mort en conservant toujours pour elle la même affection .

S'engager à prouver que cette princesse était heureuse sous les voûtes sombres de l'Escurial, avec cet époux taciturne ; au spectacle des luttes entre le père et le fils ; dans cette cour de moines, au milieu de ces auto-da-fé ; c'est vouloir dénaturer l'humanité.

M. de Moiiy, après la note que j'ai citée, dit dans une page de son livre parfaitement écrite : a Don

Carlos vit en elle une amie compatissante qui s'était attachée à lui, précisément à cause de ses infirmités et de sa faiblesse, et dont la sensibilité féminine, émue en sa présence d'une pitié affectueuse, avait un accent plus pénétrant que celui des hommes les plus doux, et trouvait en soi-même le secret d'une exquise délicatesse. Lui, qui avait toujours ignoré l'amour d'une mère, il fut séduit par la bonté d'une femme qui unissait en elle, à ses yeux, la majesté et le rang d'une mère, avec l'âge et la grâce d'une sœur. Il lui voua un de ces sentiments étranges que les situations exceptionnelles font naître dans le cœur de l'homme, sentiment à la fois filial et fraternel, austère et attendri, auquel venait se joindre cette gratitude infinie des êtres débiles pour ceux qui s'intéressent à leurs douleurs. »

L'ambassadeur de France ne s'y était point mépris ; il exposait à Catherine de Médicis la sympathie réciproque de don Carlos et de la reine avec une parfaite assurance; ce n'était un mystère pour personne ; tou-te la cour la connaissait comme lui ; le prince ne craignait point de faire à sa belle-mère de petits présents ( i), qui exprimaient sa reconnais-

(i) Entre .otros fueron... Una sortija de un rubi que S. A. mando dar à la reina nuestra senora (Collection de documents inédits pour Thistoire d'Espagne. T. xxvn, p. 87).

Una arca y un retablo que S. A. mando dar à la reina nuestra seiiora (ib. p. 89).

Di6, S. A. dos alhombras de oro y seda à la reina nuestra sefiora (ib. p. 9a).

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sance et dont elle se parait avec joie, et personne n'avait supposé qu'il y eût entre eux d'autre sentiment qu'une de ces affections, pures entre toutes, honorées des honcmes et bénies de Dieu (i).

Cette page d'un écrivain étranger prouve que ni la figure, ni le caractère de don Carlos n'étaient à dédaigner, et que cet infortuné prince avait tout le talent et tout le cœur nécessaires pour répondre aux bontés de la reine Elisabeth, reine qui n'était pas des plus heureuses avec le mari que lui avaient imposé la vanité, l'ambition et la politique.

En Madrid se di6 à la reina nuestra sefiora un sombrero de paja con un crancerin de oro tirado que hizo un tirador de oro portuguès, el cual sombrero llevaba una medalla hecha un Jésus de diamantes y por titulo del Jésus un rubi y esmeralda encima del titulo^ con unos niôos que le tenian esmaltados de blanco, y en la misma medalla puesca una espiga de oro tirado (ib. p. 95).

(i) Charles de Moûy, Don Carlos et Philippe H, pp. 49 et $0,

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