CHAPITRE VI
C'est à cette époque et dans cette situation que les démarches relatives à ce mariage s'arrêtèrent, alors qu'on faisait encore croire à don Carlos qu'on y pensait. On lui disait d'abord qu'il irait à Vienne chercher sa fiancée, puis que le duc de Medinaceli la lui amènerait. Toutefois, c'est à ce moment que prirent fin les espérances et les illusions de ce Prince infortuné, qui ne pouvait déjà plus, dans un âge capable de comprendre parfaitement les choses, supporter la conduite double et incroyable de son père, à l'égard de son mariage, ni les actes de l'Inquisition, ni le despotisme qui s'exerçait dans les Pays-Bas. Il n'en fallait pas davantage pour exalter son esprit et exciter les sentiments de générosité et
d^honnêteté de son âme, sentiments qui se manifestèrent en lui, pour ainsi dire, dès sa naissance.
On en trouve des preuves dans ses actes, dans ses conversations, dans ses entretiens, dans la décision avec laquelle il se rangea du côté des opprimés, où était sa perte, au lieu de se mettre du côté des oppresseurs, où se trouvaient son intérêt et son avantage. Pour s'en convaincre, il sufBt de lire le jugement de Charles de MoUy, sur la cause de la représentation de Flandres et sur les conférences avec le baron de Montigny.
Un homme sans cœur qui n'aurait pas senti les douleurs de l'humanité, aurait dénoncé Montigny à son père ; il aurait vérifié ce que faisaient avec lui Ruy Gomez de Silva et don Juan d'Autriche. Cette conduite lui aurait valu non pas une augmentation de quarante mille ducats pour sa liste civile ; non pas que les conseils de guerre l'eussent conduit à sa chambre pour y surprendre ses idées ; elle ne lui aurait valu ni la haine d'Epinosa, ni la guerre, ni le dédain du duc d'Albe. Sa récompense aurait été une mission en Flandres, en qualité de régent avec les cinquante théologiens que le Roi avait choisis, pour y établir l'Inquisition et exploiter à sa guise ce noble et malheureux pays.
Je veux être l'esclave du jugement même de Charles de Moiîy, pour répondre à la triste idée que cet écrivain se forme de don Carlos, dans ses réflexions. Voici comment il s'exprime : t La duchesse de Parme, régente de Flandres, qui sentait bien les
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périls de la situation, donnait Tordre de procéder avec moins de rigueur contre les hérétiques, envoyait à Madrid faire des remontrances respectueuses, et n'obéissait qu'à demi aux ordres rigoureux qu'elle recevait de PEscurial. C'est pourquoi, tandis que Philippe II lui écrivait que les Flamands auraient bientôt le salaire de leurs perfidies et qu'ils seraient châtiés de façon t à faire tinter toutes les oreilles de la chrétienté, dût-il mettre en danger tout le reste de ses Etats; • tandis que le comte Louis, frère du prince d'Orange, insistait pour une insurrection immédiate, Guillaume de Nassau, luimême, envisageant les choses d'un regard plus ferme, décidé à ne pffint fournir de prétexte à des violences qu'il prévoyait inévitables, et que la modération des opprimés devait rendre plus odieuses, inclinait vers des résolutions prudentes, et, appuyé par le comte d'Egmont, se bornait à' une surveillance active des actes accomplis et des projets caressés par le cabinet espagnol.
Ce fut vers cette époque et tandis que ces dispositions triomphaient dans les conseils des grands seigneurs Flamands, qu'eut lieu la mission du marquis de Mons et de Florens de Montmorency, baron de Montigny : tous deux étaient au nombre des personnages les plus importants de l'opposition. Ils purent s'assurer d'abord que le Roi était décidé à user de moyens violents, qu'il était irrité des concessions faites par la Régente et, par suite, qu'une insurrection dans les Pays-Bas était désormais nécessaire.
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Dans cette extrémité, Montigny, parfaitement édifié sur les sentiments de l'infant à Tégard de son père, songea à se servir de cette haine pour le plus grand avantage des Pays-Bas. Intéresser à la cause de Flandres rhéritier de la monarchie, troubler ainsi ses adversaires ou du moins entraver la marche du gouvernement, faire démentir la politique du cabinet de Madrid par le prince d'Espagne, lui parut un coup de mautre. Il parvint, par M. de Vendôme, gentilhomme de la chambre du Roi, à obtenir diverses audiences de don Carlos.
Ce point historique a été mis en doute, mais Talcalde de cour, Heman Suarez, rappelle cette circonstance au Prince lui-mêm^dans une lettre confidentielle : f Votre Altesse sait, lui dit-il, avec quel étonnement et quelle douleur on a appris ses rapports et ses entretiens avec les envoyés Flamands. » Montigny réussit au-delà de sqs désirs ; il trouva don Carlos tel que le bruit public le lui avait décrit, c'est-à-dire contraire en tout et systématiquement aux résolutions de Philippe II. Il fut frappé surtout du désir de quitter TEspagne en secret, qui tourmentait depuis quelque temps le Prince, sans que don Carlos sût au juste lui-même quel serait le but de sa fuite. L'habile négociateur résolut d'exploiter tout ensemble l'ambition malheureuse qui poussait le Prince à rêver une importance politique, et ce grand empressement à changer de lieu pour échapper à l'autorité paternelle. Il n'hésita donc pas à lui parler au nom des Etats de Flandres, à lui pro-
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poser un départ secret pour les Pays-Bas et à lui offrir de Targent pour le voyage (i).
Le prince d*Espagne eut été un chef précieux pour rinsurrection, s'il eût été capable de la conduire ; tel qu'il était, les chefs réels pouvaient user de son nom à leur gré, nuire à la cause de Philippe II dans l'opinion de l'Europe, en la montrant à tous désertée par le propre fils du roi d'Espagne, peut-être obtenir pour gouverneur un prince facile à dominer ; enfin, el comme dernière ressource, garder don Carlos comme otage (2).
Il parait dès lors (le prince don Carlos) avoir pris une haute idée de son importance dans l'Etat, et, peu de temps après nous le voyons, se considérant comme l'appui des Flandres à la cour, exhorter les seigneurs des conseils d'Etat et de la guerre, et les prier t deremonstrer au Roi, son père, qu'il veuille embrasser vivement les afiaires des Pays-Bas et proposer toutes choses pour y remédier » (3).
Dans ces lignes, M. de MoUy, l'intelligent écrivain de l'histoire de don Carlos, assure que ce Prince ne savait pas lui-même quel serait le motif de sa fuite de la cour, mais il n'ignore pas qu'en 1565, don Carlos avait résolu de se rendre en Flandres, sous prétexte de secourir Malte ; projet pour lequel il avait réuni quelque argent et qu'il
(i) Charles deMoiiy, Don Corlos et Philippe II, pp. i8a, 183. (a) Ibid., p. 184.
(3) Ibid., p. 185:.
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s'était concerté avec Ruy Gomez, prince d'Eboli, qui le vendit alors à son père: Cette délation devint, dès cette époque, la cause des luttes qui commencèrent à surgir entre don Carlos et cet homme, en qui le Prince avait eu jusque là la confiance la plus complète. Que le Prince ne révélât pas les communications qu'il avait alors avec les Flandres, cela prouve la loyauté de son âme, et qu'il avait, quoique jeune, toute la réserve nécessaire.
Le dessein de s'échapper de la maison paternelle, comme le remarque fort bien Gachard (i), n'était pas nouveau dans le monde. Le Dauphin, Louis XI, quitta son père et resta hors de France, tant que vécut Charles VII, et son père ne le condamna pas à mort pour cela. Il n'est pas permis de dire que don Carlos aurait soulevé les Etats de Philippe II ; il pouvait avoir la pensée de le faire ; mais lui imputer le fait avant sa réalisation, c'est une injustice ; c'est le condamner sans motif, c'est punir un crime de la pensée. Et quant à ce que dit Cavalli, qu'il était uni pour cela à don Juan d'Autriche, les faits postérieurs prouvent ce qu'était don Juan d'Autriche pour Don Carlos.
Charles de Mouy suppose, plus loin, que les envoyés des Pays-Bas auraient retenu don Carlos en otage, après l'abnégation avec laquelle il s'associait leur cause. Si don Carlos avait été traître à leur cause, cette idée se comprend; mais, puisque le
(i) Gachard, Don Carlos et Philippe II, p. 339.
prince était résolu à suivre le sort de ces opprimés, on ne conçoit pas comment Thistorien peut vouloir supposer un caractère si peu digne chez les envoyés des Flandres, chez des personnes qui travaillaient pour leur bonheur. A leur place, don Carlos ne Teût assurément pas fait, et il ne faut pas attribuer aux autres des idées qu'on est incapable d'avoir soimême.
De toutes manières, par les appréciations et par la relation historique de M. de Mouy, on voit que don Carlos traitait avec les envoyés flamands et qu'il était devenu l'agent et le défenseur de leur cause. Je ne veux rien apporter de moi-même sur ce point. Les paroles de Charles de Moily vont me servir pour rétablir parfaitement : t Philippe II, dit-il, se défiait de ces entretiens avec don Carlos, que la police du palais lui avait révélés; il fit surveiller Montigny par ses agents, et, sans le tenir prisonnier encore, il résolut de prendre des mesures pour qu'il ne pût quitter l'Espagne. Il ne voulait pas risquer de perdre sa vengeance, et les relations de l'envoyé flaniand avec don Carlos ne furent pas étran-r gères, je le crois, aux rigueurs subséquentes, et enfin à l'atroce détermination dont Montigny fut plus tard victime.
• Quoiqu'il en soit, Philippe II sut habilement dissimuler ; il conserva, vis-à-vis de l'envoyé des Flandres, la même attitude, et il le pria même, avec une politesse qui, dans cette circonstance, était une poignante ironie, de vouloir bien continuer le plus
longtemps possible son séjour en Espagne. Quant aux projets de don Carlos, il feignit de les ignorer ; lui faire voir qu'il en avait connaissance, c'était compromettre la confiance de F Infant en Ruy Gomez, et Philippe voulait, au contraire, entretenir avec soin une amitié qui lui livrait de tels secrets (i). »
Philippe II suivait le fil des intrigues de son fils ; mais, désirant couper court aux attires de Flandres, qui commençaient à prendre un aspect grave, il nomma le duc d'Albe gouverneur de ces Etats, le 31 janvier 1566.
Quand don Carlos apprit cette nomination, sa colère ne connut point de bornes. Le duc d'Albe savait parfaitement tous ses plans, parce que Philippe II, en l'envoyant dans les Pays-Bas, ne les lui laissait pas ignorer. Nous n'ignorons pas aussi la confiance que le Roi avait dans sa personne, par les lettres qu'il lui écrivait pour lui demander conseil sur la question des mariages. De sorte que, quand le duc d'Albe alla prendre congé de don Carlos, il était sûr du mauvais effet que produiraient sa présence et sa mission : • Je vais, dit-il au Prince, détruire l'insurrection. — Vous n'irez pas, lui répondit le Prince, je vous traverserai le cœur avant de consentir que vous alliez en Flandres (2). i II semble,
(i) Charles de Moûy, Don Carlos et Philippe IIj p. 187.
(2) Cabrera écrit qu'il tira son poîgaard en lui disant : c Vd. no ira à Flandes o yo os mato, 1 et Dietrichstein dit, dans sa lettre à TEmpereur, le ax janvier 1568, que d«n Carlos tira son
d'après les récits de ceux qui racontent cet événement, que don Carlos s'avança vers le duc et que ce dernier, qui était un homme doué d'une certaine force, put contenir le Prince. Le Roi apprit cette scène avec une amertume profonde ; il en blâma son fils, et, dès ce moment, il redoubla de vigilance à son égard, mais toujours avec sa dissimulation habituelle, lui feisant croirç qu'il irait bientôt en Flandres et qu'il l'emmènerait avec lui.
Pendant deux années, il trompa, sur ce voyage, et don Carlos, et ses partisans et l'Europe entière, jusqu'à ce qu'à la fin on vit qu'il n'avait jamais eu la volonté de le réaliser, ni avant ni après.
Ce fut alors que don Carlos se prépara à partir, en acceptant les ofires des conspirateurs flamands et du baron de Montigny qui les représentait. L'historien Charles de Mouy décrit ainsi le fait : c Philippe II lui enleva brusquement cet auxiliaire. •
En octobre 1 567, M. de Montigny fut arrêté et enfermé à l'alcazar de Ségovie. Sans doute cette arrestation est intimement liée à celle d'Egmont et de Homes, qui avait eu lieu, en Belgique, un mois auparavant et dont la nouvelle venait d'arriver à Madrid ; mais les rapports de Montigny avec l'Infant ne furent pas, assurément, étrangers à cet événement. Philippe II n'ignorait pas de quelles espé-
poignard, parce que le duc ne voulut pas lui communiquer le secret que lui avait confié son père.
gardien de la forteresse de Simancas, Eugenio de Peralta, lui faisait simplement part de la mort de iWontigny, décédé de maladie : « C'est ainsi que Dieu a bien voulu l'appeler à lui, hier lundi, entre trois et quatre heures du matin, i Le P. Fray Hernando del Castillo, qui assista Montigny à ses derniers moments, écrivait au monarque le jour même de réxécution : t Que Ton était parvenu à faire entendre à tout le monde que Montigny était très malade, et que Ton rejetait la responsabilité de la maladie sur le gardien de la forteresse, qui Tavait si resserré dans la prison que son existence s'était brisée, existence qui était suspendue à un iîl si léger et si faible. Le deux novembre, on donnait au duc d' Albe une relation confidentielle de l'exécution de Montigny et de la manière dont elle avait été préparée.
Il était dit dans cette relation: « Que le Conseil du Roi réuni, la majorité émet l'avis qu'on ferait bien de lui donner un breuvage, ou de lui mettre un poison quelconque dans la nourriture ou dans la boisson, poison qui le ferait mourir petit à petit, ce qui lui permettrait de pouvoir mettre en ordre les affaires de son âme, comme à un malade; mais il parut à S. M. que de cette manière on ne donnerait pas satisfaction à la justice; et qu'il valait mieux lui* donner la garrotte dans la prison, mais en si grand secret que jamais on n'en vînt à comprendre qu'il était mort, autrement que de sa mort naturelle. •
Le récit continuait de dire au -duc que, pour forger un prétexte, en vertu duquel, le gardien de
Simancas avait resserré la prison deMontigny : t On avait jeté un écrit en latin, près de la chambre où était le prisonnier, écrit qui avait été compçsé à cet effet. • Cet écrit ou cette lettre fausse supposait un projet de fuite, une intelligence de Montigny avec l'extérieur, une réunion de complices pour le sauver et des chevaux tout préparés. Le gardien Peralta, qui accordait quelques considérations au prisonnier et qui lui permettait de se promener dans les galeries de la forteresse, profita du prétexte de cette fausse lettre et enferma complètement, sans communication aucune, Montigny dans le cachot appelé Cubo del Obispo, parce qu'il avait été occupé parle célèbre évêque de Zamora, D. Antonio de Acuna, à qui Talcalde Ronquillo donna la garrotte dans la même forteresse.
On racontait aussi au duc comment s'était pratiquée l'exécution de Montigny, comment ii avait été enfermé dans sa bière : « Quand il eut achevé sa prière et qu'il eut recommandé son âme à Dieu, tout le temps qu'il voulut, le bourreau fit son office etlui donna la garrotte. Et à l'heure même, l'alcalde, le greffier et le bourreau rentrèrent à Valladolid, de manière que personne ne sut qu'ils étaient venus à Simancas, et l'on menaça de la peine de mort lesdits greffier et bourreau, si jamais ils en parlaient.
Après cela, on revêtit ledit Montigny de Thabit de saint François, pour que Ton pût cacher iqu'on lui avait donné la garrotte, et ensuite on publia sa mort. »
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Cet alcalde profita avec le greffier et le bourreau des heures avancées de la nuit pour sortir deValIadolid, exécuter le malheureux prisonnier et rentrer dans la ville, sans que Simancas s'aperçût de leur visite.
Dans la manière de mettre Montigny en bière, on découvre une grande expérience pour cacher les morts violentes. En effet, un capuchon de moine sur le visage, et bien ajusté sous le menton, cache parj'aitement le cou et la couleur du cadavre. Je prends cette relation et ces réflexions des oApuntes sobre la vida de Felipe 11^ livre composé et écrit par Tavocat don CayetanoManrique.
Le trois novembre, le Roi écrivait au duc d'Albe avec une satisfaction visible : « Tout s'est si bien passé que, jusqu'à présent, tout le monde croit qu'il est mort de maladie. • Ces paroles dépeignent de la manière la plus exacte le caractère de Philippe II.
Je ne veux pas toutefois, par ce récit seul, préparer l'esprit de mes lecteurs, je vais publier deux ou trois autres faits, avant de reprendre la relation de ce qui concerne don Carlos. C'est elfectivement parleurs actions que se font connaître les hommes bons et méchants.
M. le marquis don Pedro José Pidal, un Espagnol des plus honorables et des plus érudits, raconte un autre fait de Philippe II, qui n'est pas moins significatif que celui que je viens de rapporter. Il s'agit d'Escobcdo.
• Par le bon plaisir du Roi, on donna du poison,
dans un banquet, au secrétaire de don Juan d'Autriche. Sa constitution robuste, ou le peu d'efficacité de l'intoxication le- délivrèrent de la mort : mais on accusa faussement d'empoisonnement une malheureuse esclave qui servait dans la maison où avait mangé Escobedo, pendant que les vrais coupables restèrent sains et saufs. L'esclave subit la torture et fut exécutée, et Philippe II, qui connaissait son innocence, permit son supplice. De graves théologiens et des jurisconsultes, lui conseillèrent-ils aussi de laisser torturer cette malheureuse femme? Frustré dans son projet d'empoisonnement, Philippe II écrivait à Antonio Perez : t Certainement il conviendra d'abréger ce qui regarde la mort du Verdtnegro. •
Cabrera rapporte l'assassinat qui eut lieu, en effet, immédiatement, sans que tous les théologiens et tous les jurisconsultes du monde puissent le justifier, parce qu'on ne peut justifier ce qui répugne à la conscience. De pareils actes sont autant de crimes des plus cruels.
Dans ses confessions, Philippe II avait recours aux religieux de saint Dominique, et pour ses dévotions, à ceux de saint Jérôme, à qui il donna le temple si riche de l'Escurial. Il respectait tellement Fray D«)mingo de Chaves, son confesseur, qu'il le faisait visiter dans sa cellule par le président dé Castille, lorsqu'il éprouvait quelque doute sur un point de conscience. Philippe II avait un Conseil de conscience pour la direction de ses entreprises. Ce conseil lui épargna souvent de graves inconvénients et
le délivra plus souvent encore de l'obligation de tenir ses promesses.
L'histoire de Portugal nous en offre un exemple mémorable. Le duc d'Ossuna et don Cristobal de Mora avaient promis monts et merveilles à ceux qui s'opposeraient à don Antonio et qui favoriseraient les droits du roi à la couronne de ce royaume. Quand la guerre fut terminée, ces derniers demandèrent des promesses et l'accomplissement des offres, conformément aux dispositions des cédules.
Le Roi ordonna de tout examiner sur la table du Conseil de conscience. Les juges accommodèrent la chose par le décret ci-après ;
• Vu que le Roi don Philippe est le légitime successeur au trône de Portugal, les suppliants n'ont pu coînpenser leurs droits ni par or, ni par promesses, loin de là, ils ont encouru la peine de mort pour ne s'être pas livrés volontairement ; et étant donné que le trône appartînt à don Antonio, ils n'auraient pu ni se livrer ni se vendre au Roi. Ainsi Sa Majesté n'est tenue par aucune obligation de remplir les promesses de ses ambassadeurs ; bien plus, usant de bonté et de clémence à leur égard, il absout lesdits suppliants de la peine de mort qu'ils avaient encourue pour cette cause. »
Tels étaient les conseils, tels étaient les moyens de sortir des difficultés, que proposait la mesa de conciencia; telle était la manière d'agir de Philippe II, dans tous les actes de sa vie, quels qu'ils fussent, grands ou petits, après s'être engagé ou
avoir laissé ses ministres s'engager. Cristobal de Mora ne faisait rien, en effet, sans sa volonté. Et voilà à quoi lui servaient ses consejos de consciencia.
Lorsqu'il nommait une commission pour qu'elle lui adressât un rapport ; quand il demandait un conseil, c'était alors qu'il n'en avait pas besoin; ou bien il lui faisait connaître d'avance sa volonté que tous ceux qui l'entouraient savaient être inébranlable. Quand Philippe II voulait une chose, il ne s'arrêtait pas aux moyens; pour lui justice et religion n'étaient que deux mots ; en voici une preuve.
Paul IV jugea convenable de retirer à Philippe II les autorisations que Paul III, son prédécesseur, lui avait accordées pour percevoir les tercias, (i) Le roi ordonna, de Londres, à sa sœur, la princesse régente d'Espagne, .d'établir un cordon sur les frontières, d'exercer dans les ports la plus grande vigilance pour que, s'il venait quelqu'un de Rome porteur d'une excommunication, on s'emparât du messager et qu'on lui infligeât un châtiment grand et exemplaire, parce qu'il n'était déjà plus temps de dissimuler avec le Pape.
L'original chiffré, contenu dans la liasse 514 des papiers d'Etat, aux archives de Simancas s'exprime ainsi: t Et si, par aventure, avant qu'arrivent ladite protestation et mes lettres, il arrivait de Rome quelque chose touchant cette affaire, vous pourvoiriez à ce quelle ne s'accomplisse en rien, ni à ce qu'on n'y
(i) Les deux neuvièmes de toutes les dîmes ecclésiastiques qu'on prélève pour le roi.
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Cette lettre suffit pour démontrer l'espèce de religion du catholique Philippe II.
Celui qui permet à ceux qui assistent les victimes qu'on lui transmette ainsi par écrit leurs confessions dernières, faites sous le sceau de la religion chrétienne, en recherchant l'absolution pour gagner l'autre vie, celui-là ne peut être qualifié par aucune épithète capable de caractériser l'énormité de son crime.
L'air que produisent les vampires par le battement des ailes pour rafraîchir la blessure par laquelle ils sucent le sang du patient, n'est pas aussi terrible pour la pensée, que le fait de placer à côté du condamné à mort un confesseur, alors que confesseur a pour mission d'arracher à celui qui va mourir les secrets les plus cachés de son âme, après lui avoir fait avouer, dans la torture, tout ce qu'on désirait, et surtout au moment où le malheureux va chercher, dans la foi chrétienne et dans la confession, le salut de son âme affligée.
Par le parricide de don Carlos, par les assassinats d'Escobedo, de Montigny, par la sentence du Pastelero de Madrigal, l'histoire jugera Philippe II, je Tespère» autrement que ne.Tont fait jusqu'ici plusieurs écrivains.
Tous ces traits suffisent pour nous faire connaître Tâme de Philippe II et sa manière de procéder. Nous allons maintenant continuer Thistoire de son fil».