CHAPITRE VI
LES mois de novembre et décembre 1567 furent les mois où éclata une lutte terrible entre le père et le fils. Les calomnies de Ruy Gomez et d'Espinosa, sur Tétat de son intelligence, répandues par eux, couraient, de bouche en bouche, dans toute l'Europe, rapportées par les diplomates qui représentaient à Madrid les cours étrangères. C'est dans le mois de décembre que se répéta le propos qu'il aurait tenu à don Juan d'Autriche : qu'il voulait tuer un homme, avec qui il était mal, sans lui en dire le nom.
Le 28 décembre 1567, il devait se confesser, avec les autres membres de la famille royale, dans l'église de San Jéronimo. Il s'y rendit seul, le soir. Le frère confesseur ne voulut pas lui donner l'absolution; il s'adressa à un autre frère du même
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tions de vassal, vous me ferez un plaisir très grand. En ce qui touche le paiement, je m'en remets à Osorio; je tiens pour fait ce qu'il fera, i
Quand don Carlos apprit qu'Osorio avait recueilli 150,000 ducats et que le reste de la somme serait remis par les personnes qui en faisaient l'avance, il se mit immédiatement à Tceuvre, et il confia son projet à son intime ami, don Juan d'Autriche. Don Carlos Taimait comme un frère et avait en lui une confiance aveugle. Mais don Juan, possédé d'une ambition sans bornes, rêvait non seulement d'être déclaré Infant, mais même d'être Roi , portant d'abord ses regards sur Tunis, pour de là conquérir l'Afrique, et puis sur l'Angleterre. Cette ambition et ces projets le rendaient faux, et personne ne savait si on pouvait compter sur son amitié ou sur sa haine. C'était un gentilhomme très valeureux, très prudent dans les batailles et des plus brillants dans les faits d'armes, mais faux. Il semble que la main de Dieu voulut rendre patent ce qu'il était. On trouva son cœur sec et ses parois noires, quand, à sa mort, on fit son autopsie.
Dans cette occasion, à peine eut-il entendu le projet que don Carlos lui confiait, sous le sceau de l'amitié, qu'il se rendit à l'Escurial où résidait Philippe II, et il y passa les fètes de Noël. Ce ne fut pas alors que le Roi dit : t J'aurais dû faire curé don Juan d'Autriche, comme le voulait mon père. 1 En échange du|plan de son fils qu'il lui révélait, il le nomma général de la flotte, et il signa la nomination, le 15 janvier 1568.
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Le 17 du même mois de cette année 1568, don Carlos vint à rEscurial pour prendre don Juan, et là, il comprit que ce dernier ne le suivait pas dans ses projets. Résolu de quitter immédiatement TEspagne, il rentra à Madrid.
Raimundo Tassis, directeur des postes, vînt, ce même jour, à TEscurial annoncer au roi que don Carlos lui demandait huit chevaux pour sortir d'Espagne.
Philippe II, avec les détails que lui avait fourni Espinosa, muni des communications que lui avaient faites les moines d'Atocha et les frères de Tinquisition, de ce que lui avait confié don Juan d'Autriche et de ce que venait de lui dire Tassis, se décida, le 17 janvier, à réunir son conseil de théologiens pour délibérer sur la conduite qu'il devait tenir dans cette situation.
11 avait déjà ordonné de prier dans les églises, comme il avait coutume de le faire toutes les fois qu'il méditait un grand projet, pour que Dieu voulût bien Téclairer. Régulièrement, quand il ordonnait de faire des prières, il était déjà éclairé ou il avait réalisé son projet. C'était une manière de déguiser ses desseins que de se présenter comme recherchant rinspiration divine, pour Taccomplissement de ses actions bonnes ou mauvaises.
Il avait réuni les évêques Gallo, Cano, le docteur Navarro Martin de Azpilciieta, les mêmes qui, par leur rapport, avaient condamné Tarchevêque de Tolède, Carranza, que le Pape seul, et avec la plus
grande peine, put arracher des griffes de Tinquisirion.
Le conseil de ces anciens affiliés fut digne de ce qu'on lui demandait. Le roi réunit la nuit son conseil d'Etat pour qu'il t approuvât, comme le dit Antonio Ferez, sa résolution et non pour lui demander conseil. »
Le dimanche i8, au matin, Pilippe II entendit la messe, avec toute sa famille, et partit pour Madrid, sans que ni sa figure, ni ses paroles permissent de deviner la pensée qui le préoccupait.
Avant que le roi vînt voir don Carlos, don Juan d'Autriche était venu le visiter. Le prince le reçut en doutant déjà de sa loyauté et convaincu de sa trahison. Furieux de sa conduite, il tira l'épée et soutint, contre don Juan, une lutte qui aurait pu lui coûter la vie, si les serviteurs de don Carlos n'étaient survenus ; ce qui démontre son énergie d'oser personnellement s'attaquer à un homme de la valeur de don Juan d'Autriche.
Le prince savait, il est vrai,, qu'il n'avait pas sa force corporelle, mais qu'il avait plus d'habileté que lui, qu'il était plus capable dans le maniement de répée et de l'arquebuse, lui ayant gagné soixante mille maravédis, en divers paris.
L'ambassadeur de France écrit, dans une dépêche du 5 février 1568, que don Carlos voulut tuer don Juan d'un coup de pistolet ; et l'huissier delà chambre affirme qu'il porta la main à son épée. Cette scène le préoccupa toute la journée, comme c'était
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naturel ; le soir, il soupa et se coucha à neuf heures et demie.
Le roi garda, de son côté, le silence le plus profond, et son visage, pâle comme la mort, laissait voir qu'une pensée terrible dominait son âme.
Avant l'arrivée de la nuit, il donna Tordre au comte de Lerme et à don Rodrigo de Mendoza, chambellan de son fils, de laisser ouverte la porte de l'appartement de don Carlos.
Je ne veux pas m'appuyer sur des récits historiques auxquels Espinosa, Ruy Gomez et les autres agents de Philippe II ont donné naissance. Je vais toutefois copier ce que raconte un italien expérimenté et familier de Ruy Gomez. Cette relation a été écrite sous la dictée de ce dernier, et a servi à tous les écrivains qui ont voulu s'occuper en particulier de cet événement. Mais je l'accompagnerai aussi de la relation que nous en a laissée Antonio Ferez, qui n'était pas familier de Ruy Gomez, et qui avait été secrétaire de Philippe IL
Si le premier écrivait pour couvrir le crime, tromper l'Europe et le monde sous la dictée de Ruy Gomez, le second, poursuivi et libre, publiait, en France, tout ce qu'il pouvait savoir, pour éclairer la vérité. J'y ajouterai ce que j'ai lu sur la vie et la mort du prince don Carlos^ par Tabbé de Saint- Réal, d'autres faits que je trouve consignés dans un volume manuscrit, et qui serviront à répandre quelque lumière sur ce sujet.
Ce qui me pousse, ce n'est ni le fanatisme, ni la
haine, ni un motif politique, ni la vanité d'un écrivain qui veut avec subtilité donner des preuves de génie; c'est la justice et le désir d'éclaircir un fait qui est faussé, depuis 1568.
Si les écrivains nationaux ont laissé s'égarer les historiens qui, de bonne foi, sont venus chercher des données et des documents dans nos archives et nos récits, il faut que ceux qui ont étudié la vérité des faits aient le courage de la dire au monde, pour qu'à l'avenir Thistoire puisse l'enregistrer telle qu'elle a été, et qu'il n'y ait plus sur cet événement ni doutes, ni erreurs.
Voici le récit d'un Italien, expérimenté et familier de Ruy Gomez :
f Dimanche dix-huit, un peu avant minuit, Sa Majesté ayant ordonné, autant qu'on peut le croire, aux deux chambellans du prince, le comte de Lerme et don Rodrigo de Mendoza, de laisser ouverte la porte de la chambre de S. A. jusqu'à ce qu'il avisât de ce qu'il y avait à faire, S. M. passa de sa chambre à celle du Prince, sans lumière, sans épée et sans garde, accompagné de quatre membres du Conseil d'Etat, qui étaient le duc de Feria, Ruy Gomez, le prieur don Antonio de Tolède, Luis Quixada et deux serviteurs de la chambre qui portèrent un marteau et des clous pour enclouer les fenêtres. Ruy Gomez ouvrit la porte du cabinet avec la clé ordinaire, et trouva les autres ouvertes. Alors on entra, sans que le Prince s'en aperçût, dans la pièce où il était couché, discutant avec les autres chambellans, le dos tourné à la porte.
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t A peine don Carlos put-il voir que la personne qui entrait était le Roi, que Sa Majesté lui avait pris Tépée, qu'Elle donna à un des adjudants, et saisi une petite arquebuse qui était au chevet du lit. Le Prince, troublé de voirie Roi, à cette heure dans sa chambre, se leva debout sur le lit en disant : t Que veut Votre Majesté à cette heure? Veut-elle me tuer ou me prendre? » t Ni Tun ni l'autre, Prince *, répondit le Roi avec le plus grand calme du monde, et il ordonna d'enclouer les fenêtres.
« Quand le Prince vit cela, il s'élança de son lit et courut à la cheminée pour se jeter, dit-on, dans le feu. Mais le prieur don Antonio le retint. Il voulut ensuite saisir le chandelier pour s'en frapper, on l'en détourna. Se retournant alors vers son père, il se mit à genoux, lui demandant de le tuer^ s'il ne voulait pas qu'il le fît lui-même; sur quoi le Roi lui répliqua avec son flegme ordinaire : « Calmezvous, Prince, rentrez dans votre lit, parce que ce qui se fait est pour votre bien et pour votre remède. • Recueillant ensuite tous les papiers, il revint trouver les quatre personnages ci-dessus nommés et leur rappelant en peu de mots l'obligation quMIs avaient, comme chevaliers, et par le serment qu'ils avaient juré d'obéir fidèlement à leur Roi, il leur consigna le Prince, comme prisonnier, leur ordonnant de le bien garder; d'exécuter sur ce point les ordres reçus et ceux qu'on leur donnerait de la main à la main Il en chargea principalement le duc de Feria, comme capitaine de la garde; et là-dessus, il ren-
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tra dans sa chambre, aussi tranquille que si l'action qui venait de se passer ne Teût pas regardé personnellement.
t Le lendemain Sa Majesté fit appeler tous les Conseils, et il dit à chacun séparément, et avec de bonnes paroles, que des motifs des plus urgents l'avaient forcé d'agir contre son fils et pour le repos de ses royaumes, ce qu'ils auraient compris, motifs qu'il leur ferait connaître en temps utile. En prononçant ces paroles, il s'attendrit, dit-on, tellement, que les larmes coulèrent de ses yeux; mais il n'interrompit pas le fil de son raisonnement, et il ordonna en outre, aux secrétaires, d'informer les provinces. Il fit rendre compte de ce qui avait eu lieu aux ambassadeurs et au Nonce, soit par l'intermédiaire du Président, soit par celui de Ruy Gomez.
f J'oubliais de dire que cette première nuit, on enleva le feu et la lumière de la chambre du Prince. Lesdits quatre conseillers et les deux chambellans l'ont gardé jusqu'à hier au soir, vingt-cinq.
• Sa Majesté a ensuite disposé la garde totale et la surveillance, en indiquant six gentilshommes dont deux devaient le surveiller et le servir, et l'enfermer dans une pièce, la dernière de toutes celles qu^il occupait et qui s'appelle de la Tour^ car c'est une pièce d^une tour du palais, en bouchant toutes Its fenêtres^ ne laissant ouverts que les petits volets du haut pour le jour ^ sans cheminée, ni autre commodité de se promener dans les pièces principales. Le Roy a ordonné
à Ruy Gomez de passer par elles, pour qu'on puisse le garder sûrement et commodément.
• On lui régla sa maison, en lui enlevant tous les serviteurs. On dit que, lorsque Ruy Gomez lui signifia cette mesure, il ne répliqua rien. Il demanda seulement : • Et don Rodrigo de Mendoza, mon ami, Sa Majesté me Tenlève aussi? » Oui, Senor^ répondit Ruy Gomez. Il le fit alors appeler et lui jetant ses bras à son cou, il lui dit : • Don Rodrigo, je regrette de n'avoir pu vous témoigner par des actes ma bonne volonté pour vous, et que je vous témoignerai, plaise à Dieu ^ue je me trouve en état de vous le prouver, comme je le ferai, » et il le pressait, avec tant d'abondantes larmes qu^on ne pouvait les séparer. Ce pauvre jeune homme était abîmé de douleur. On dit qu'il était des plus gentils, frère du duc de rinfantado, et qu'il n'y avait pas plus de quatre mois que Sa Majesté l'avait nommé un des chambellans, qu'il était courageux, très généreux et très intelligent.
f J'ai noté deux choses remarquables dans cet événement. La première, c'est d'avoir vu le peu de bruit qu'a causé une exécution si grande : je vous assure qu'on n'a vu le moindre trouble, non seulement chez les ministres au palais, mais chez le Roi lui-même, qui n'a pas changé d'un point dans son régime ordinaire, pas plus que dans l'expédition des afiaires, que dans ses repas et ses raisonnements avec CCS Grands qui fréquemment assistaient à sa table ; la seconde, que ce pauvre Prince étant jeune
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et sans vices, aimant la justice à sa manière^ avec V opinion d'être libéral^ et la réputation de ne savoir faire du mal à personne^ quoique regardé comme une intelligence faible, et d'une facilité à terrifier excessive, n'ait eu personne pour le défendre^ et qu'au contraire le Roi soit si aimé pour sa douceur^ son infinie bonté et sa prudence; de voir qu'il n*y ait personne qui n'ait souci que delà compassion qu'on doit avoir pour le Roi, de le voir réduit à l'état d'être obligé de porter les mains sur son propre et unique enfant.
€ La mort du Prince, notre Seigneur, arriva une heure après l'entrée de la nuit. Il se confessa, communia, et reçut l'extrême onction, avec des paroles et des actions d'un Prince très catholique, après avoir demandé pardon à Sa Majesté et sa bénédic-tion^ de même qu'à Ruy Gomez et aux cavaliers qui le gardaient. Et il laissa un mémoire écrit où il recommandait sa famille à Sa Majesté, ne pouvant lui accorder d'autre bienfait; il lui recommandait principalement ses serviteurs les plus anciens et aussi les gentilshommes de garde, parce qu'ils l'avaient très bien servi, quoiqu'il les eût traités avec dureté. Il demanda d'être enseveli dans le couvent de Santo Domingo, le couvent royal de cette ville, jusqu'à ce que Sa Majesté ordonnât autre chose. Il est certain que le confesseur et les autres personnes qui l'assistèrent avouent qu'il prononça des paroles d'un caractère si catholique, qu'ils en restèrent jaloux. En effet, après avoir fait tout ce qui est rapporté, il
demanda : s'il devait encore faire plus pour son salut? On lui répondit que, s'il sentait dans le cœur ce que sa langue avait prononcé^ assurément il allait jouir de Dieu. Il répliqua qu'il le sentait dans l'intérieur de son âme, comme il le montrerait, et qu'en mourant, il se conformait à la volonté de Dieu, en qui il se résignait de toute vérité, et il ajouta en disant au médecin : que nonobstant cela, s'il était nécessaire de faire quelque chose pour son salut corporel, il l'exécutât; il lui demandait, de moments en moments, combien de temps il pourrait vivre, afin de recommander encore plus son âme à Dieu et de lui demander pardon. Il pria ceux qui l'accompagnaient de l'aider à réciter une oraison que dit l'Empereur (qu'il soit en gloire), quand il mourut ; il éprouva quelques syncopes et Sa Majesté se comporta comme un véritable père,
• Je vous donne cette narration, parce qu'il se répandra peut-être, dans ces contrées, d'autres opinions fort différentes ; et Ton attribuera à une autre cause, parmi le vulgaire, sa maladie et sa mort, prétextant aussi qu'elle résulte de ce qu'il n'avait pas mangé pendant quelques jours, ou qu'il avait bu beaucoup d'eau froide ou qu'il allait nu^ de sorte que son estomac se relâcha et ne put rien conserver. Le prince distribua, entre ceux qui l'assistaient, des vases de cristal et d'autres bijoux qu'il avait, et aux repentis quelques tasses et d'autres objets. •
A la suite de cette relation mensongère, je copie textuellement la relation et le jugement d'Antonio
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Ferez sur ce crime. Malgré la persécurion dont ce ministre de Philippe II était Tobjet lorsqu'il l'écrivit, il en jaillit des traits de lumière. Voici comment il s'exprime :
€ Son fils même machina contre sa personne en Espagne, d'où il se vit obligé de ne pas le laisser sortir, et où il se résolut à le priver de la vie, ne se montrant pas père meilleur qu'il ne s'était montré bon fils. La mort tragique de ce prince, nous pouvons la transmettre à la postérité, hors de toute comparaison et de tout exemple, à la postérité qui ne saura que croire, quand elle verra la variété des causes que présentent les différences de passion et de sentiment chez ceux qui la racontent. C'est la preuve d'une âme perverse de s'en tenir aux faits douteux, à la partie la plus mauvaise. Aussi n'est-ce pas un mauvais système chez l'historien qui, dans des cas pareils, ne s'arrête pas à une opinion seule, mais les rapporte toutes.
€ Cause de son emprisonnement. — Les uns disent qu'il fut arrêté et mis à mort, parce qu'il voulait prendre, sous sa protection, les Flamands opprimés par les inhumanités et les violences du duc d'Albe. Un annaliste ajoute que sa mort ne fut pas beaucoup pleurée, vu qu'il dégénérait de la vertu de ses ancêtres.
€ Les Espagnols déguisent la cause et l'effet de cette mort; ils disent que ce prince souffrait d'un refroidissement d'estomac irrémédiable, qui l'emporta en cinq jours, laissant en deuil toute l'Espagne.
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c Les Italiens, qu'il fut arrêté la nuit dans son appartement par ordre du Roi, son père; que se voyant en prison, sans rien autre chose de libre que le désir de la mort, il en vint à un tel point de tristesse qu'il résolut en lui-même de ne pas l'attendre à petit feu, mais d'aller la chercher avec impétuosité et fureur ; que ne pouvant mourir de faim et par abstinence de viande, il régla son genre de vie de telle sorte qu'il tomba malade et qu'il mourut. Les Allemands affirment qu'il fut enfermé dans son appartement, le 8 janvier, qu'il fut étroitement gardé et qu'il mourut, dans la nuit du vingt juillet, par sentence de l'Inquisition.
€ Les Etats-Généraux des Pays-Bas, dans la plainte qu'ils adressèrent à l'Empereur et aux princes de l'empire, à Spire, prétendirent que le Roi d'Espagne avait fait mourir son fils unique, par les conseils des inquisiteurs que don Carlos n'aimait pas, dont il parlait librement, comme de gens insensibles, sans compassion pour leurs misères, contre les formes rigoureuses de l'Inquisition.
« La vérité n'a qu'un visage. Il n'est pas possible qu'elle se trouve au milieu de tant de têtes, de tant d'opinions, toutes contraires. L'histoire est comme une tapisserie historiée ou figurée, dont on ne peut voir les images que si on la déroule et si on la déplie toute entière. Il est nécessaire de tout dire pour connaître le secret de la- mort du prince, histoire cachée dans le dernier pli des plus secrètes actions de la vie de ce Roi .
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€ Quand il était tout jeune, le prince don Carlos, en courant après une jeune fille, tomba d'un escalier; du coup il fut frappé d'une apoplexie, et comme dernier remède, André Vésale, célèbre médecin, natif de Bruxelles, se vit dans la nécessité de lui ouvrir le crâne pour donner issue à la fluxion qui se corrompait dedans. Dès ce moment, il resta avec un cerveau faible, sujet à troubler les opérations divisées de l'esprit, et avec une intelligence susceptible de toutes les impressions. Outre cela, il était d'un caractère emporté et bouillant, et, comme naturellement, les esprits de la jeunesse se livrent à leurs appétits, il n'avait, en aucune chose, ni règle, ni modération., Il ne désirait rien tant que de se voir éloigné de son père, pour vivre à sa guise, et, entre autres rapports qu'il avait, à ce que l'on affirme, avec l'humeur de l'Empereur, il commença à se divertir de bonne heure ; et, comme il ne pouvait souffi-ir le blâme de son père, rien n'était plus pesant pour ses épaules que sa présence.
« Les protestants d'Allemagne, les Etats de Flandres, la reine d'Angleterre, le Roi de Danemark le sollicitèrent de se lier avec eux, et lui promirent ensemble l'empire et la conquête de tous les pays qui ne pouvaient vivre sous le joug espagnol. Il se laissa aller à leurs persuasions, et, pour rencontrer moins d'embarras, il résolut, dit-on, de machiner contre la personne du roi son père. Dans cette idée, il demanda au serior don Juan, s'il se sentait le courage de le suivre en tout et contre tout ? Don Juan lui
donna sa parole, pour Tassurer de son sentiment. Il n'excepta que la personne du Roi ; il pressa le prince davantage, lui demanda de répondre à sa bonne volonté, sans aucune exception, ni condition; chose qui obligea don Juan de découvrir ce que l'impétuosité du prince ne lui avait pas permis de dissimuler. Il en avertit le Roi. Ce dernier, sévère et inexorable contre les coupables, entra de nuit dans l'appartement du prince et le trouva couché et muni de deux pistolets, sous l'oreiller de son lit. Il les saisit avec lui et, de plus, il saisit les papiers prouvant les intelligences qu'il conservait avec les ennemis de la couronne. Le Roi lui donna d'abord des gardes, pui? il l'emprisonna, et enfin il le fit mettre à mort. Auparavant il réunit son conseil de conscience, auquel il proposa cette question : quelle peine mérite le fils d'un Roi qui s'est ligué avec les ennemis de l'Etat et qui a conspiré contre la vie de son père ? Le père peut-il le livrer à la justice ? Le conseil lui proposa deux voies, toutes deux justes et possibles : celle de la grâce et du pardon, celle de la justice et la peine; et démontra la différence entre la justice de père et la miséricorde de Roi. Les conseillers lui dirent que si sa clémence pardonnait à ceux qui l'abhorraient, il ne pouvait refuser le pardon à la personne du monde qu'il devait le plus aimer. Ils le prièrent de vouloir bien imiter en cela l'empereur Charles-Magne qui attribua à une légèreté de jeunesse le crime de son fils Pépin, la première fois qu'il conspira contre lui et qui l'enferma, à la seconde,
dans un monastère, en protestant qu'après tout, il était père pour son fils, et non Roi, ni juge.
« Le Roi leur répondit que par la loi de la nature, il aimait son fils plus que lui-même, mais que, par la loi de Dieu, le salut de son peuple passait devant. Il leur demanda que si, connaissant le mal que pourrait occasionner l'impunité de son fils ou la dissimulation des crimes de ce même fils, il pouvait lui pardonner, en toute sécurité de conscience, sans être taxé d'aucune faute, par les malheurs que sa clémence pourrait produire dans ce cas? Les théologiens haussèrent les épaules à ces paroles, et lui dirent, les larmes aux yeux, que le salut de son peuple devait lui être beaucoup plus cher que. le salut de son fils ; que c'était bien de pardonner les péchés, mais que de semblables crimes devaient être confondus, comme monstrueux et abominables.
f Cela dit, le Roi livra son fils au jugement des inquisiteurs, leur ordonnant de ne pas faire plus de cas de son autorité que de celle du dernier de ses vassaux; de considérer celle de son fils, comme s'il était Roi, sans la séparer de celle d'accusé, jusqu'au moment où ils connaîtraient que Ténormitédu crime n'admettait plus de considérations. Ils devaient se rappeler qu'ils portaient dans leur âme l'image nvante du Roi qui juge les anges, et de celui qui devait juger, sans distinction aucune, les rois et les fils des rois, comme les autres hommes ; qu'il s'en remettait en tout sur leurs consciences, sur lesquelles il se déchargeait de la sienne.
€ Les inquisiteurs, par suite des intelligences que le prince avait eues avec les ennemis de la religion, le déclarèrent hérétique et le condamnèrent à mort, pour avoir conspiré contre la vie de son père. Le roi fut l'accusateur, et les inquisiteurs, les juges. Mais le roi signa la sentence et, pour la signer. Dieu sait la violence et le tourment qu'éprouva son âme pour rompre les invisibles attaches de Tamour paternel. Quoiqu'il fasse, il était père enfin, et il ne put s'empêcher de se sentir condamner lui-même, dans la sentence de son fils.
« Quand la sentence fut prononcée et signée, on présenta, en peinture, au prince plusieurs genres de mort, pour qu'il choisît la plus douce ou la moins pénible. Mais il les refusa toutes ; il demandait s'il n'y aurait pas de pitié chez son père ; de faveur, auprès des membres de son conseil, à l'égard d'un prince d'Espagne ? ou quelque sagesse pour excuser sa jeunesse? Comme on lui notifiait que sa mort était décrétée, qu'il n'était pas possible de recommencer à nouveau son affaire ; que toute la miséricorde s'était réduite à lui laisser choisir le genre de mort qu'il voudrait, parmi celles qu'on lui avait figurées en peinture, il dit qu'on la lui donnât comme on voudrait, qu'il ne lui restait pas de genre de mort à choisir, puisqu'il ne pouvait se donner celle qu'on avait donnée à Jules César.
« Ces dernières paroles, lancées avec tout le feu de sa colère, furent suivies de mille imprécations contre l'adversité de la fortune, l'inhumanité de son père
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et la cruauté de l'Inquisition. Il répéta très souvent ces paroles : t Fils misérable d'un père plus misérable, •
€ On lui accorda ensuite quelques jours pour se voir mourir et pour se préparer à la mort. Un confesseur mit sa conscience en état de pouvoir attendre l'exécution sans épouvante ; il lui donna à entendre que, tout en mourant à la fleur de son âge, il n'avait pas plus de raison de se plaindre de la mort que celui qui se plaindrait d'avoir brièvement terminé ses jours, sans réparation, et qui, après avoir passé par une mer de tempêtes, se trouverait inopinément dans le port.
f Un matin, quatre esclaves entrent dans sa chambre et le réveillent pour l'endormir d'un perpétuel sommeil. Il- était ainsi averti que sa dernière heure était arrivée, et on lui laissa quelque temps pour recommander son âme à Dieu. Il se leva d'un soubresaut et se retira au coin du lit; deux esclaves le prennent par les bras, un autre le tient par les pieds, un autre lui serre la garrote avec un cordon de soie et l'étouffé doucement. Il y en a d'autres qui soutiennent qu'il mourut les pieds dans l'eau et les veines ouvertes. »
Je continue de rapporter le jugement des écrivains sur cette mort et un des récits qui appelle le plus l'attention, est le suivant, intitulé :
Vie et mort du prince don Carlos, par l'abbé de Saint-Réal.
f La sentence signée fut signifiée au prince, au coucher du soleil, sans doute pour qu'une action si
cruelle restât plus obscure dans le monde. On lui présenta, en peinture, divers genres de mort pour qu'il choisît la moins horrible. A cette nouvelle si triste, le jeune prince pleura amèrement ; il se mit à genoux et demanda s'il n'y avait pas une étincelle de pitié dans le cœur de son père pour lui faire grâce; quelque mesure de faveur dans son conseil, pour un malheureux prince d'Espagne ; quelque acte de prudence chez ses conseillers, pour sauver sa jeunesse. Ces paroles furent dites par le prince avec tant de larmes et une efficacité telle qu'elle aurait suffi à émouvoir la pitié d'un cœur autre que celui de ses juges. Les ministres, qiii se trouvaient présents, lui répondirent que sa mort était résolue, que le décret ne pouvait se révoquer, que toute la grâce qu'on pouvait lui faire consistait dans la faculté qu'on lui donnait de pouvoir choisir le genre de mort qui lui conviendrait. En entendant cette réponse, la grande fermeté d'âme du prince se troubla ; il se leva debout et s'écria avec des paroles furieuses : t Puisqu'il n'y a pas de pitié dans le cœur de mon père, ni dans celui des juges pour moi, je veux qu'ils voient tous qu'il y a du cœur dans ma poitrine pour souffrir la mort qui leur convient le plus ; faites que je meure du genre de mort qui leur plaira ; je veux, en effet, qu'ils se rassasient jusqu'à ce point, ceux qui veulent ainsi impitoyablement boire le sang d'un prince, premier-né d'Espagne. • Ces dernières paroles, prononcées avec une ardeur des plus violentes, furent successivement accompagnées, avec non moins
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de feu, de mille imprécations sur Je malheur de sa fortune, sur l'inhumanité de son père, sur la cruauté de juges ; il répéta plusieurs fois ces paroles : t Malheureux fils d'un père plus malheureux. • Cette grande émotion fut cause qu'on lui donna deux autres jours dévie pour l'exhorter à bien mourir. Quoique, dès le principe, il se refusât à toute résignation, il se laissa finalement persuader par son confesseur, auquel il se confessa, et qu'il envoya même demander pardon à son pèrç. Quant à l'exécution de la mort, on n'a pas pu en vérifier le genre. Il y en a qui écrivent que ce fut les pieds dans l'eau et les veines ouvertes, comme Sénèque. D'autres, qu'il choisit le poison, comme moins épouvantable aux yeux, et d'autres, qu'il fut étouffé par quatre esclaves, dont deux le tenaient et deux autres serraient un cordon de soie passé à son cou. Mais que ce soit de cette manière ou d'une autre, il mourut malheureusement, à l'âge de vingt-quatre ans, la veille de la fète de l'apôtre saint Jacques, le patron de l'Espagne. »
Outre ces récits, il existe à Simancas, parmi les papiers du secrétariat de Grâce et Justice, section des Conseils et autres antiquités, liasse 897, une relation, en écriture du seizième siècle, portant, à la marge, la note qu'elle appartient aux documents du ministère de la Suède ; elle est sans date ni signature ; en voici la teneur littérale :
• Maison royale. — Manuscrit, sans nom d'auteur, de la mort que Philippe II fit exécuter sur la per-
sonne de son fils, le prince don Carlos : quoique Ton tienne pour certain que Tauteur est Antonio Pérez. 11 réfute les opinions de tous les écrivains, il dit que le motif \éritable, c'est d'avoir, une nuit, saisi le prince dans sa chambre avec des papiers prouvant manifestement qu'il avait des intelligences avec Tempereur Galieno (on doit lire Maximilien), avec les protestants d'Allemagne, les Etats de Flandres, la reine d'Angleterre et le roi de Danemark, pour se rendre maître de tout ce qui serait conquis sur les états de son père ; d'avoir machiné contre sa personne et même contre la religion. Que pour cette cause et de Tavis de la Junte de Conscience, qu'il consulta sur le cas, qui lui montra les deux voies d'indulgence et de châtiment, lui donna à entendre qu en suivant la première, il y avait danger pour la chose publique, dont il devait préférer le salut à celui du prince ; il remit la cause au jugement des Inquisiteurs, les avertissant de le considérer comme un simple particulier, que don Carlos fut déclaré hérétique et condamné à mort. On lui montra, en peinture, divers genres de mort, pour qu'il choisît le plus doux, et que, ne voulant pas choisir, il fut étouffé, avec un cordon de soie, par quatre hommes près de son lit. •
Le document qui précède est écrit sur du papier ancien qui porte pour marque une couronne avec sept rayons. 11 se trouve dans un autre document, qui est la minute d'une lettre écrite au seigneur don Juan, probablement don Juan d'Autriche, et rap-
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portant la maladie et le décès du prince^ notre seigneur^ et qui, suivant Tépigraphe de Tenveloppe, appartenait à la liasse i , lettre F. De Texamen de ce document, il résulte qu'il n'est autre chose qu'un extrait du manuscrit in extenso qui devait se trouver parmi les papiers du ministère de Suède ; que son importance provient des archives où il se trouve ; de la place qu'il occupe dans la liasse, et de la circonstance, qu'il est renfermé dans une minute de lettre où l'on rend compte de la mort du prince à un grand personnage, avec des détails différents de ceux qui se lisent et s'affirment dans les relations officielles, et de ceux qu'ont publiés les écrivains de cette époque. D'un autre côté, son contenu s'accorde avec ce qui qsX raconté par un auteur étranger sur le genre de mort donné au prince, (i)
Pour offrir à ceux qui liront ce livre la source d'où émane tout ce qui se sait, tout ce qui s'est dit sur l'arrestation et la mort de don Carlos, j'ai voulu présenter à leurs yeux, au moment de l'emprisonnement, toutes ces relations, dont trois sont d'accord entre elles, et l'autre, unique dans son genre, mais qui a été soutenue, durant les années qu'a régné Philippe II, après la mort de son fils. J'ai aussi des éléments, tels que ceux de la pragmatique du 7 sep« tembre 1558, sur l'impression des livres et l'introduction des ouvrages étrangers ainsi conçue : t II est défendu aux libraires et à toute classe de per-
(i) Apuntes para la Vida de don Felipe II, par don Cayetano Manrique.
ET DON CARLOS lai
sonnes, sous peine de mort et de perte de tous leurs biens, d'avoir^ de vendre, d'introduire, ni d'apporter de rétranger aucun livre, aucun ouvrage imprimé ou d'imprimer aucun de ceux qui ont été prohibés par le Saint-Office de l'Inquisition, de pareils livres devant être brûlés publiquement. » La même peine était imposée à celui qui introduisait des livres imprimés à l'étranger, s'ils n'étaient signés par le roi ou signalés par le conseil ; égale peine était imposée à ceux qui auraient imprimé un livre dans l'intérieur du royaume, sans avoir préalablement présenté l'ouvrage au conseil, s'il n'avait été examiné et approuvé par les personnes que le Conseil désignait, et sans avoir reçu le permis nécessaire pour l'impression. On exceptait de ces formalités les missels, les bréviaires, les livres d'offices pour chaque jour, de chant pour les églises et pour les monastères, les heures en latin et en romance, les alphabets pour enseigner les enfants, le Flos sanctorum^ les constitutions synodales et autres livres religieux. Les prélats, les abbés, les prieurs, les gardiens, les inquisiteurs, les curés et les moines restaient chargés de veiller à l'observation de cette pragmatique célèbre dans l'histoire de la science.
Avec cette pragmatique, avec l'inquisition et la justice du Roi, qui eût été capable d'écrire sur l'affaire de don Carlos, rien qui pût déplaire au Roi où à ses ministres ? Il aurait payé de sa vie une pareille témérité !
Ces relations font avancer l'histoire de cet événe-
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ment, mais maintenant que les lecteurs en ont pris connaissance, je reprends le fil interrompu de mon récit.
Si je me laissais emporter par mon imagination, je décrirais la présence du Roi dans la chambre de son fils, comme le sujet le mérite. Philippe II, pâle et sombre, entrant non pas avec la sereine majesté de la justice ; mais à la dérobée, par une porte laissée entre ouverte ; suivi de trois personnages, troublés, remplis de honte et un d'eux craintif.
Don Diego de Acuna portant une lampe à la main, et les autres cinq hommes, silencieux et taciturnes, comme des gens qui vont commettre une mauvaise action, suivis de leurs valets de chambre, Bernate et Santoro, avec des clous et des marteaux, comme les juifs, quand ils allèrent crucifier Jésus- Christ.
Don Carlos se livrait à une conversation avec ses gentilshommes, quand Philippe II et ceux qui l'accompagnaient, marchant avec la précaution des renards, unique chasse qui faisait les plaisirs de Sa Majesté, s'avancèrent jusqu'à sa chambre. Quand le fils s'aperçut qu'il avait devant lui son père, ce dernier avait déjà saisi Tépée que le prince avait à la tête du lit. Ce que voyant, don Carlos sortit de son lit et dit à son père : Qu'est-ce que ceci, vous voulez me tuer ? — Non, ni te tuer, ni te prendre.
La véritable pensée de son père frappa le prince au cœur ; aussi se jetant à ses pieds et connaissant le sort qui l'attendait, il lui demanda la mort comme
une grâce ; mais le Roi lui répondit de se coucher, que ce qu'il voulait, c'était son bien.
Philippe II fit ouvrir avec les clés qu'il trouva une caisse contenant trente mille écus d'or et d'autres objets de valeur; il dit à Ruy Gomez de prendre les armes qu'il rencontrerait dans l'appartement; il saisit un petit coffret d'or, incrustré en acier, où l'infknt gardait ses papiers; fit enclouer les fenêtres, ramasser les chandeliers, les pincettes, les pelles en fer qui servaient pour la cheminée, et se retira de la chambre de son fils. Il y laissait Lerme, Rodriguez de Mendoza, ceux qui avaient ouvert les portes ; il se retirait non pas avec la grandeur et la dignité de la justice, mais comme celui qui vient de commettre une mauvaise action, protégé par son omnipotence souveraine et par la volonté de Dieu qui permet tout et qui se réserve de récompenser, dans cette vie et dans l'autre, ceux qui sont dignes de sa miséricorde, et de punir les cruels et les méchants.
En sortant, Philippe II confia la garde du prince au duc de Feria, capitaine de ses gardes ; il intima aux Monteros d'Espinosa d'exécuter les ordres qu'il leur donnerait.
C'est ainsi que se termina le premier acte du drame de l'arrestation du prince don Carlos ; unique héritier mâle du Roi très catholique et très chrétien Philippe II, qui vivait enseveli sous les obscures voûtes de l'Escurial, pour prier et demander à Dieu pardon de ses péchés. C'est à lui que son père Charles-Quint disait, en lui remettant la couronne, au moment de
son aMication, à Bruxelles, le 25 octobre 1555, en présence des députés et des grands dignitaires de l'Etat : • Craignez Dieu, soyez juste, respectez les lois et par-dessus tout chérissez les intérêts de la religion ; puisse alors le Tout- Puissant vous gratifier d'un fils auquel, lorsque vous serez vieux et brisé par la maladie, vous puissiez transmettre votre royaume, avec la même bonne volonté que je mets à vous transmettre le mien aujourd'hui. » Quelle manière de répondre aux paroles, aux conseils, aux désirs du grand Empereur ! quelle religion ! quelle conscience! quel cœur de père! quelle dignité de roi ! quelle manière si dégradante de se faire justice! qu'il est difficile à Thypocrisie et à la malice de se déguiser davantage, et d'envelopper dans l'ombre cette méchanceté si terrible !