CHAPITRE Xr
DANS la cassette en fer avec des incrustations en or dont s'emparèrent, dit-on^ dans la chambre de don Carlos, ceux qui accompagnaient le Roi, au moment de l'arrestation du prince, il y avait, assuret-on, divers papiers, et parmi eux des lettres à beaucoup de personnages d'Espagne et une à son père, lui annonçant qu'il s'éloignait de la Cour pour fuir ses durs traitements.
Dans ces lettres il faisait, dit-on aussi, à un grand nombre des offres, pour le moment oii il hériterait du trône ; il y avait aussi parmi ces lettres, une liste des personnes qu'il était nécessaire de poursuivre jusqu'à la mort, telles que le prince et la princesse d'Eboli, le cardinal Espinosa, le duc d'Albe et même son père.
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Cette relation du nonce de Pie V ne garantit pas l'exactitude de feit, bien qu'il le rapporte. Ce fut, à mon avis, une invention des ennemis du prince et des juges nommés par son père pour le sacrifier.
Les pièces ne prouvent pas, quand celui à qui on les attribue n'a pu les reconnaître, ni par lui-même, ni par procuration.
En outre, l'Inquisition n'avait pas coutume de laisser contrôler, ni transpirer ses jugements secrets ; ni Philippe II, les jugements qui intéressaient à un si haut point son fanatisme ou sa vengeance. C'est pourquoi s'il y eut des papiers entre Philippe II et l'Inquisition, ils se sont perdus ; et s'il n'y en eut pas, c'est des représentants de l'un et de l'autre que vient l'invention.
Durant les jours de son emprisonnement, le prince chercha plusieurs fois à se tuer. Son désespoir était sans bornes ; il était aussi grand que la crainte de de son père qui croyait entendre, à chaque instant, le peuple de Madrid lui demandant la liberté du prince. Aussi s'empressa-t-il de se mettre dans l'impossibilité de la lui accorder.
Quand le prince connaissant que ses paroles étaient rendues à l'Inquisition et d'elle au Roi, il cessa de se confesser : alors l'inquiétude de Philippe II augmenta. Il eut recours au docteur Hernan Suarez de Toledo, alcalde de Casa y Corte^ pour qu'il cherchât à convaincre don Carlos de continuer à se confesser, mais tout ce qu'il écrivit à ce
sujet fut inutile (i). Voyant cette première lettre sans succès, le même Suarez en écrivit une autre, peu de temps après, plus forte que la première.
Gachard avance les dates de ces deux lettres lorsqu'il écrit que « cette lettre, datée du i8 mars 1567, a été publiée dans f El bibliotecario y el trovador espahol^ coleccion de documentos tnteresantes sobre la historia nacional. Madrid 1841. »
f M. de Castro, qui en k eu connaissance d'après un manuscrit de la bibliothèque nationale de Madrid, lui donne la^ date du 18 mars 1568 (Historia des los protestantes espanoles, p. 367). Il est évident qu'il se trompe sur cette date, comme sur celle de l'autre lettre de Suarez, »
Indépendamment du contenu même de la lettre qui montre qu'elle se rapporte à Tannée 1567 et non à 1568, il y a une remarque décisive qui se présente à l'esprit, c'est qu'après l'arrestation de don Carlos, le docteur Suarez se serait gardé de récrire ; toute relation du prince avec le dehors fut alors, comme on le verra, rigoureusement interdite par le roi.
Les lettres de Suarez ne peuvent être ni de 1566, ni de 1567. Pour la seconde, il n'y avait pas de motif. Elle fiit écrite sans doute sur le conseil du Roi, après l'arrestation de don Carlos, alors que le prince
(i) Castro dans son Historia àe los protestantes espanoles, page 377, cite cette lettre tirée d'un manuscrit existant dans la bibliothèque de rarchevêché de Tolède, datée de décembre 1567. — Prescott la cite aussi dans son History of the reign of Philip the second,
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ne voulait pas se confesser, parce qu'il savait, comme nous Tavons déjà observé, que sa confession était dévoilée à l'Inquisition et d'elle, au Roi son père.
Gachard ne paraît pas avoir connu les intrigues et la duplicité de Philippe, qui faisait rendre les honneurs funèbres à de Berghes, pendant qu'il lui confisquait les biens, et qui préparait le meurtre de Montigny, comme nous l'avons déjà décrit.
La lettre de Suarez disait : « ( i ) Votre Altesse a commencé de faire quelque chose du plus mauvais exemple et du plus déplorable effet en ne se confessant pas. Que peut-il en résulter qui ne soit très flcheûx pour Elle? Votre Altesse doit parfaitement concevoir qu'en se faisant l'ennemi de son père et en lui désobéissant, Elle agit mal^ et qu'en outre Elle offense Dieu. Et comment veut-Elle ainsi que quelqu'un des plans qu'EUe a formés lui réussisse ? C'est ce qui frappe tout le monde et Votre Altesse ellemême montre qu'EUe en est frappée autant que personne. Ily aplus, Elle le reconnaît en ne se confessant point, car si le cas ne lui paraissait pas si mauvais,
(i) ff V. A. ha comenzado cosa de tan mala nota y exemplo corao es no confesarse ? Y que succso puede de esto salir que no sea de malisima calidad como es ello ? Y V. A. entiende muy bien que cuanto pretenda por via de enemistad y desobediencia con su padre, es malo y demas ofensa de Dios? Pues como quiere V. A.quecosa de cuantas desea tenga buena salida } Y esto se ve por todos. Y V. A. déclara que lo ve mejor que nadie y aun lo confiesa en no confesarse, pues si no fuese viendo que es tan malo que no sufre confesion ni comunion^ ni se habria. V. A. apartado de ella. i
qu'il ne souffre ni confession, ni communion, Elle ne se tiendrait pas éloignée de la Saînte-Table. •
Suarez ajoute : t Que Votre Altesse songe à ce que feront et diront les gens lorsqu'ils apprendront qu^EUe ne se confesse pas (que no se confiesa, dit l'original espagnol) (i). Gachard traduit qn' Elle ne va pas à confesse^ et lorsqu'on découvrira de plus certaines choses qui sont terribles au point que le Saint-Office aurait à s'en mêler, s^il s'agissait d'une autre personne, pour savoir si elle est chrétienne ou non. •
Comme on peut le remarquer, Gachard traduit que no va à confesarse^ et Suarez dit que no se confiesaj ces derniers mots s'appliquent à celui qui est en prison et non à une personne qui est en liberté. Suarez parle dans sa lettre de cosas terribles; quelles pouvaient être, dit Gachard (2), les choses terribles dont Suarez parle ici, s'il ne s'agissait de l'inexactitude de don Carlos à remplir ses devoirs religieux et à s'approcher de la Sainte-Table? Et plus loin, cet historien écrit par rapport à cette lettre : • Cette épître, non moins hardie que respectueuse, ne dut pas déplaire à don Carlos, puisque quelque temps après, il signa une cédule, où il pro-
(i) c ....Vea V. A. que haran y diran todos cuando se entienda que no se confiesa y se hayan descubiertas otras cosas terribles, que lo son tanto que llegan à que el Santo Oficio tubiera mucha entrada con otro^ para saber, si era crisdano 6 no. •
(a) Gachard. Don Carlos et Philippe 11,^ p. 30a.