‹ Philippe II et Don Carlos devant PhistoireChapitre 30 sur 34 · DIEGO CHAVES · texte numérisé non relu

DIEGO CHAVES

pendant le temps pascal, et qu'il a reçu, le 21, en grande dévotion, le Très-Saint-Sacreraent. L'archevêque de Rossano écrit, le i^'" mai, que don Carlos s'est confessé le Mercredi-Saint et a reçu le Saint-Sacrement la semaine suivante, après une nouvelle confession. Cavalli, le 7 mai, mande au Doge que le Prince s'est confessé et a communié. Cavalli ajoute que don Carlos fit demander pardon à son père ; que, selon ce qu'il a appris^ le Roi lui pardonna et lui fit savoir que, s'il désirait avoir plus d'espace dans sa prison, la chambre qu'il occupait lui était plus que suffisante; mais que, s'il devait être libre, toute l'Espagne ne lui suffirait pas (i). Ce qui nous fait douter de l'exactitude de ces renseignements donnés par Cavalli, c'est qu'ils ne sont confirmés ni par Dietrichsten, ni par le Nonce, ni par Fourquevaulx, qui entre pourtant dans beaucoup de détails et paraît les avoir puisés à une bonne source.

Lorsque le Prince s'y crut dignement préparé, il requit son confesseur de l'admettre à la communion. Fray Diego de Chaves avait demandé, sur ce

(i) Il principe di Spagna richiese di volersi confessar cotnmuniar; il che 11 fïi permesso; e cosi S. A. l'essegui, faccendo chieder perdon al padre de ogni offesa. Intendo che S. M. lo benedi e li concesse il perdono, con farli sapere che, desideraiido di esssr allargato^ li daria comodità di più stantie : al che ripose el principe che per prigione li bastava assai quclla que havea, ma que per liberté, mancho quesci regni sariano bascanti. (Lettre de Cavalli au Doge, du 7 mai 1568.)

xya PHILIPPE II

point, les ordres du Roi, qu'il attendait encore ; il pria le Prince d'avoir un peu de patience. Don Carlos, à ces mots, se figura qu'on avait quelque raison de lui refuser les sacrements ; il se mit à pleurer et à gémir. Fray Diego, pour gagner du temps, lui objecta qu'il manquait de différents objets nécessaires à Tornement de la chapelle ; qu'il les avait réclamés et qu'il ne tarderait pas à les avoir ; mais don Carlos répliqua que, si c'était là le seul motif, ce ne devait pas être un obstacle, qu'il suffirait d'en agir avec lui comme avec le plus simple particulier. Sur ces entrefaites, Fray Diego de Chaves reçut l'autorisation du Roi. Don Carlos communia le 21 avril, après une nouvelle confession, en présence de Ruy Gomez, de don Juan de Borgia, qui servit la messe, et de don Gonzalo Chacon.

Comme Fray Diego de Chaves l'engageait à passer dans la petite pièce, qui avait été convertie en oratoire, il s'y refusa, disant qu'il ne sortirait point de la tour où il était enfermé, sans l'exprès consentement de son père, et que la sainte hostie pouvait lui être donnée entre les barreaux du treillis par lequel il assistait à l'office divin.

La chose s'effectua ainsi. Friay Diego loua beaucoup les scrupules montrés à cette occasion par le Prince. Tout ce que nous rapportons ici est tiré d'une dépêche adressée par Fourquevaulx à Charles IX, le 8 mai 1568. Nous croyons cette piècç assez importante pour en donner le îgxîq même :

< Le Prince d'Espaigne se porte bien de sa

personne ; je suis adverti qu'il s'est tout sanctifié cette semaine saincte ; tellement que ses amis disent que Dieu y a mise sa main ; car depuis s'estre confessé en caresme jusques au jour de Pascqaes, et qu'il pensoit recevoir le corps de Nostre-Seigneur, il a fait le devoir de bon chrestien par abstinences , s' estant réconcillié quatre fois avec grande contrition et repentance ; et, après qu'il lui sembla de s'estre dignement préparé, il requist la communion à son confesseur, qui dilaya deux jours à la lui donner, attendant certaines desmandes et responses qu'il eust cependant du Roy catholique qui estoit à TEscurial, et au bout de cella, estant advis audict Prince qu'on laissoit de luy donner le Sainct-Sacrement pour aucuns notables resports, il commença de s'affliger et contrister avec pleurs et gémissements. Ce que voyant le confesseur, et de quel ressentiment il prenoit la dicte dilation, il prinst excuse que c'estoit à faulte qu'il n'avoit les appareils nécessaires pour parer la chapelle, et aultres choses requises à cet effet ; à cella le Prince lui dict que, s'il ne laissoit à le communié pour aultre raison, qu'il n'avoit lieu de laisser pour cela, car sufîîroit de le traictcr comme il ferait à un particulier. Et ainsi se feict, car le dict confesseur se rêves tit et chanta la messe ; et, sur le poinct de la communion, il vouloit que le Prince sortit de la chambre où il est arresté et qu'il entrâst en une petite salle où il disoit la messe; ce qu'il ne voulut

&ire, disant qu'il ne sortirait de sa chambre sans Tesprez congé de son père, mais qu'il le pourroit communier par les barres et treillis de bois qui sont entre la dicte chambre et la salle où est la chapelle ; ce qui fut faict par ledict confesseur, qui loua grandement que le Prince n'eust voulu passer les limites que le Roy son père lui 4 mis. A cest acte furent présents Ruy Gomez, don Jehan de Borge, qui ayda à dire la messe, et don Gonzallo Chaquon. Duquel acte et qu'il est devenu doulx et humain contre sa coustume ; s'en faict grand feste par ceux qui désireroient sa liberté, mesmement par ses serviteurs domestiques, prenant argument là-dessus que ledict Prince n'a pas la faute de jugement et discrétion que le Roy son père et aultres prétendent, car s'il n'estoit capable de bonne raison, on ne luy eust pas administré le Sainct- Sacrement : par quoi, ils espèrent que, parmi cette détention qui lui sert de pénitence et d'amendement, qu'il plaira à son dict père le délivrer et recevoir en grâce devant qu'il passe guères de temps. '

f Nonobstant toutes ces allégations, j'ay apprins d'un seigneur qui scait tout ce qui a passé, et plus des affaires du dict Prince que ceux qui en devisent, qu'en ce qui touche la communion, il a esté advisé par les théologiens qu'il le falloit faire ainsi, pour oster l'opinion à beaucoup de gents, nommément aux sacramentaires, qui publient que le dict Prince est de leur secte (ce qu'il n'est, ains les hait

mortellement), et on dict iceulx théologiens que aux personnes travaillées 4e l'entendement, qui retournent par intervalles en. quelque jugement et cognoissance de raison, leur peult estre donné le Sainct-Sacrement lors du dict intervalle, comme il a esté administré au dict Prince ; mais, en effect, il n'y a en luy aulcun espoir qu'il soyt jamais sage ni digne de succéder, car son entendement empire tous les jours, et par conséquent n'y a lieu d'attendre sa liberté (i) •

De toutes ces relations, on peut déduire que le prince était revenu à lui : qu'il s'était confessé plusieurs fois, qu'il avait satisfait, comme l'exige l'Eglise, pour l'absolution de ses péchés, et qu'il était un bon chrétien. Mais peu importait aux ennemis de ce prince son christianisme, sa vertu et son innocence.

Ils avaient commis contre lui une injustice cruelle, leur crime les épouvantait pour l'avenir, quand le fils succéderait à son père ; ils craignaient de mourir pendus. Aussi, ils n'hésitèrent pas entre cette perspective et la résolution de faire de don Carlos leur victime ; ils dominèrent le père fanatique, et l'excitèrent à commettre l'assassinat auquel ils contribuèrent, tous, en servant les uns de conseil, les autres, d'instrument, et travaillant tous à cacher et à déguiser ce crime par leurs fausses relations, en vue tant du présent que de l'avenir.

(i) Gachard, Don Carlos et Philiffe Tf^ p. 457-459.

C'est ainsi que, malgré le repentir du prince, malgré ses humbles confessions répétées, faites avec toute la solennité requise, sa prison devint de jour en jour plus dure, plus étroite, au point de le désespérer et de l'obliger à attenter à sa propre vie, sans pouvoir y réussir.

C'est à ce moment que son père résolut sa mort. Mais, quelle fut cette mort? C'est un mystère pour l'histoire. Qui sait si un jour le monde le connaîtra? Toutefois les inductions les plus logiques, celles qui se déduisent des correspondances écrites à cette époque, et de la conduite du médecin Olivarès, portent à croire qu'il mourut empoisonné scientifiquement par ce médecin.

Cabrera, historien de Philippe II, raconte que le premier médecin, Olivarès, qui le soignait par ordre du Roi, venait consulter avec ses collègues, après avoir vu le malade, seul. Si Olivarès n'avait pas été Tempoisonneur, il serait toujours venu visiter le prince accompagné des autres médecins, comme il faisait d'ordinaire, et non pas seul. Mais il fallait commettre le crime sans témoins, en observant les formes d'un acte juste et digne, en le revêtant de toutes les apparences d'une maladie incurable. Pour quelle raison les autres médecins n'entraientils pas, afin de s'informer de la situation du malade, de le soigner et d'observer les progrès du mal?

Lors de sa première maladie, nous avons vu, par la relation des docteurs, relation que nous avons donnée dans les pages précédentes, de quelle ma-

nière à cette époque, comme dans les temps présents, on assistait et on assiste encore dans leurs souffrances, les princes de la Maison royale, en Espagne.

Et pour la maladie qu'on appelle tantôt fièvres tierces, doubles, tantôt refroidissement d'estomac et dyssenterie, lorsque le mal s'aggrave jusqu'à la mort, il n'entre d'autre docteur dans la chambre du malade que le médecin Olivarès, seul, lequel vient ensuite faire part à ses collègues de l'état du malade? Et quels étaient ces collègues ? Pourquoi n'entraient-ils pas avec lui dans la chambre du prince? Pourquoi n'épuisa-t-on pas, pour le guérir, toutes les ressources de la science? Pourquoi n'at-on pas publié la relation des docteurs qui l'assistèrent dans cette maladie, comme on le fit lorsqu'il tomba malade à Alcala? Parce que Olivarès avait mission de tuer don Carlos? Et il le tua, non pas en le soignant mal, mais en lui administrant un poison lent. Et il le tua, quand Philippe II eut accoutumé l'Espagne et le monde à son emprisonnement, quand il ne craignait plus que sa mort lui attirât aucune complication d'aucune espèce.

Si l'on doit se former un jugement sur des inductions aussi logiques et sur des demi-preuves, il suffît des désirs du père exprimés par Espinosa au nonce de Sa Sainteté, dans la lettre écrite au cardinal Pacheco, pour qu'elle n'envoyât personne de Rome s'instruire de ce qui se passait, et de la manière de procéder du médecin, pour comprendre la mort

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