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que Ton donnait au prince. Tout cela suffit à Thistorien pour former son jugement, et établir comme un fait certain l'assassinat par le père sur la personne de don Carlos.
Et sans compter sur Topinion de l'ambassadeur d'Angleterre, qui écrit que le prince a été empoisonné, l'écrivain anglais Watson dit : Philippe, soit par jalousie, soit par la conviction de l'incapacité de son tils, avait refusé de satisfaire cette ambition, et s'était conduit envers don Carlos avec toute la réserve et la froideur possibles, tandis qu'il accordait toute sa confiance au duc d'Albe, à Ruy Gomez de Sylva et au président Spinossa. C'étaient précisément les trois hommes pour lesquels don Carlos avait la plus invincible aversion, soit qu'elle fût excitée par la jalousie, soit qu'il les regardât comme les espions de son père. Dans cette disposition, le prince ne se fit pas scrupule, en diverses occasions, de censurer amèrement l'administration de Philippe, surtout les mesures qu'il avait prises dans les Pays-Bas. Don Carlos avait marqué une vive compassion pour les peuples de ces provinces. Souvent il menaçait le duc d'Albe, et il avait même attenté à sa vie, pour le punir d'en avoir accepté le gouvernement. On le soupçonnait aussi de se ménager des entrevues avec le marquis de Mons et le baron de Montigny, et d'avoir formé le projet de se retirer dans les Pays-Bas pour se mettre à la tête des mécontents
Plusieurs princes et toute la noblesse espagnole sollicitèrent son élargissement; mais son impitoyable père fut inflexible, et, après avoir tenu son fils renfermé pendant six mois, il voulut que l'Inquisition prononçât son arrêt. Le malheureux don Carlos fut condamné à mort, et, sous le voile de cette odieuse sentence, Philippe ordonna qu'on lui fît avaler du poison, dont il mourut quelques heures après, âgé^ de vingt-deux ans.
Watson est Tunique écrivain qui dise comment est mort effectivement don Carlos. Son récit fait partie de la dépêche de l'ambassadeur d'Angleterre, c'est vrai, mais les habitants de ce pays savent que leurs diplomates ne racontent pas des choses aventurées, que le caractère général du peuple anglais, c'est d'être véridique. Bien plus, en s'adressant à son gouvernement, l'ambassadeur aurait été incapable de signaler un bruit tel que celui de la mort de don Carlos, sans être bien convaincu qu'il était de la dernière exactitude.
Ceux qui défendent Philippe II et qui prêtent l'oreille à ses complices prétendent que la maladie et la mort de don Carlos fut causée par les excès qu'il commit en mangeant des fruits, buvant de la neige, refroidissant son lit avec de la glace, et cherchent à prouver par là l'innocence de son père. Or, si ces faits étaient certains, ils démontreraient que ce fut là un des moyens de tuer le prince, sans avoir besoin du poison. En effet, les aliments étaient apportés par les ofGciers de bouche, servis par les
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gentilshommes désignés, coupés et découpés d'avance, sans'que don Carlos pût se servir ni de couteau ni de fourchette ; le tout en présence du duc de Lerme, chargé de veiller sur le prisonnier, et couchant aux pieds de son lit, ainsi que Tassure l'ambassadeur de France, dans sa dépêche du 5 février 1568.
De sorte que, si étant en proie à des accès de doubles fièvres quartes malignes, comme le dit Cabrera, on le laissait manger ces fruits et boire de l'eau froide, c'était pour qu'il se tuât par ces excès. Ce n'était pas le moyen de guérir, le malade, mais bien de l'assassiner.
Il marchait, a;oute-t-on, nu-pieds dans la chambre, qui était toujours arrosée et humide, et c'est Fourquevaulx, l'ambassadeur de France, qui le rapporte. Si le fait est certain, ceux qui le laissaient ainsi marcher étaient les complices de l'assassinat. Du reste, en n'arrosant pas la pièce, le mal était évité. On dit encore qu'il dormait à la belle étoile ; s'il était enfermé, comment pouvait-il dormir ainsi : il se mettait à la fenêtre , ceci n'était guère possible, puisque la fenêtre était très élevée ; du reste, en la fermant, on évitait le mal.
Il n'avait à son service, ni à ses côtés, personne qui portât ni épée ni dague ; on ne lui permettait pas de se servir pour manger ni de couteaux ni de fourchettes : on le renferma dans une pièce close, avec une grille aux fenêtres, pour qu'il ne pût se précipiter par elles. On voulait qu'il mourût, sans
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qu'on pût dire que le désespoir Tavail poussé au suicide. C'est ainsi qu'on obtint l'assassinat; c'est aussi clair que le jour.
Même en tenant pour vraies, dit Gachard, toutes les extravagances attribuées à don Carlos dans la relation officielle, l'histoire n'aurait-elle aucun compte à demander à Philippe II? Ne serait-elle pas en droit de lui adresser tout au moins un reproche, celui de les avoir facilitées, sinon favorisées? Car, enfin, par les ordres de qui le plancher de la chambre était-il arrosé incessamment? Qui lui procurait l'eau glacée dont il usait avec si peu de mesure, et la glace qu'il introduisait dans son lit? N'était-ce pas Ruy Gomez, l'âme damnée du Roi, qu'on nous passe cette expression, qui présidait à tous les détails du régime auquel était soumis le petit-fils 4e Charles-Quint { i ) ?
Cet historien ajoute : ... t Vers le milieu du mois de juillet, on servit sur la table de don Carlos un pâté de perdrix : il avait mangé de plusieurs autres plats; il mangea le pâté de perdrix tout entier : quatre perdrix formaient ce pâté, selon la lettres de Nobili du 30 juillet, il le mangea avec la croûte qui l'enfermait. Comme celle-ci était fortement épicée, il se sentit bientôt dévoré d'une soif ardente; pour l'apaiser, il but coup sur coup, pendant toute la journée, de l'eau refroidie avec de la neige.
Nobili dit qu'il en but trois cents onces. L'en-
(i) Gachard, Don Carlos et Philippe II, p. 365.
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voyé de la maison de Saxe écrivit la même chose à sa Cour. De pareils excès ne pouvaient avoir que des suites déplorables. La nuit, don Carlos eut une violente indigestion, accompagnée de relâchement de l'estomac et des entrailles, de vomissements, de flux de ventre incessants. Les médecins furent appelés. Le prince, décidé à en finir avec la vie, ne voulut prendre aucun des remèdes qu'ils prescrivirent, (Lettres de Cavalli du 24 et de Nobili du 30 juillet 1568.). ,
f Le 19 juillet, l'état de don Carlos ne laissait déjà plus d'espoir. Le roi permit ce jour-là qu'on divulguât sa maladie (Lettre de Tisnacq à Viglius du 24 juillet); jusqu'alors, par son ordre, le secret en avait été gardé. On remarqua, à partir de ce moment^ dans les sentiments et dans le langage du royal prisonnier, un changement dont s'émerveillèrent tous ceux qui l'entouraient, comme si Dieu, ainsi l'écrivit l'ambassadeur de Venise au doge Loredano (i), eût voulu lui donner en abondance, à la veille de mourir, le jugement qui lui avait manqué pendant sa vie. Certain désormais d'une fin prochaine, heureux de penser qu'il était arrivé aux termes de ses souffrances, don Carlos ne songea plus qu'à mettre ordre à son âme et à préparer son
(i) ... Il povero principe uso, quatro giorne prima che morisse le più sa vie e le più crisdane parole del mondo, e pare che quel giudicio che lui mancava in vita, nostro' signor Dio gli rhabbi concesso abbondanCemente in questo fine. (Lettre du 31 juillet 1568.)
salut dans un monde meilleur. Il fit appeler Fray Diego de Chaves, et se confessa avec une dévotion exemplaire. Les vomissements continuels qu'il éprouvait ne lui permettaient pas de recevoii le Saint-Sacrement, il Tadora avec beaucoup d'humilité et avec les marques d'une contrition parfaite (i). Bien qu'il eût consenti dès lors à accepter les soins des médecins, il montrait, selon les expressions de l'archevêque de Rossano, un tel dédain des choses de la terre et un si grand désir des biens célestes, qu'il semblait que Dieu lui eût réservé, pour ses derniers instants, le comble de toutes les grâces (2). »
Il demanda la faveur de voir son père ; mais, le croira-t-on, Philippe II eut la dureté, ce mot n'est pas assez fort, il eut la cruauté de répondre par un refus ; et non-seulement il refusa, mais il ne voulut permettre ni à la Reine, ni à la princesse doha Juana, ni à quelques serviteurs dévoués de visiter le pauvre moribond ; que dis-je ? il ne lui fit pas même parvenir une parole de bienveillance (3). Cabrera
(i) f Perché non presse il santissimo sacramento^ poiché non seli potè dare, per il continuo vomito, Tadoro con molta humiltà et mostrando molta contrizione (Lettre de l'archevêque de Rossano du 37 juillet 1568.) •
{2} Mostrava pero tanto disprezzo délie cose del mondo e tanto desiderio délie celesti^ che parue veramente che nostro signore Dio gli havesse riservato il cumulo de tutte le grazie a quel punto. (Lettre de l'archevêque de Rossano du 27 juillet
(3) ... c In questo fini se e veduta una gran durezza^ per non dir cru delta de Sua Maestà, la quai non solo lei no lo ha
cherche à excuser Philippe, en rejetant son refus sur Tavis de Fray Diego de Chaves et de l'ancien précepteur de don Carlos, Honôrato Juan (i). C'est là une pitoyable justification.
Observons d'abord que Honôrato Juan était mort depuis deux années (2). Quant à Fray Diego de Chaves, il n'est question de cet avis qu'il aurait donné au Roi, ni dans les lettres de l'ambassadeur de Venise, ni dans celles du nonce; or, ce dernier n'eût certainement pas négligé de relever une circonstance pareille, car il prend le soin d'expliquer la conduite du Roi : (c Peut-être, dit-il, il considéra que, dans l'état désespéré où était son fils, de telles visites auraient été plus propres à porter le trouble dans son âme et dans celle des visiteurs, qu'à l'aider en façon quelconque ; que, dans le commencement, il ne pensa point que le prince fût malade, mais il s'imagina que c'était une feinte à laquelle il avait recours pour qu'on le rendît à la liberté {3). »
voluto vedere^ ma non lasciar che la regina^ princessa, overo altri, vi vadino, ma solamente gli medici e gli ordinarii che lo servivano ; no li ha fatto mai usar, per darli animo e per consolarlo, parole dulce per la sua liberatione. (Lettre de Cavalti du 34 juillet 1568). — ...Il re no Tha visitato né lassato che la regina e la principessa lo veggiano... • (Lettre de l'archevêque de Rossano du du 27 juillet.)
(i) Cabrera, Felipe IF, liv. viii, chap. v, p. 496.
(a) Le 30 juillet 1566.
(3) ... f Forse considerando che, poichè già si conosceva disperato il caso suo, queste visite simili più presto potevano conturbare l'una e Taltra délie parti, che aiutar lui in cosa
L'envoyé de Florence, Leonardo de Nobili, est le seul entre les ambassadeurs qui fasse mention de l'opposition de Fray Diego de Chaves, et encore il ne Tafîîrma pas ; il la rapporta d'après le bruit public. Nous n'y ajoutons aucune foi, pour notre part, pas plus qu'à la prétendue bénédiction que, toujours selon Cabrera^ Philippe aurait donnée à son fils, entre les épaules du prieur don Antonio et celles de Ruy Gomez(i). Mais en admettant bien gratuitement que le confesseur de don Carlos eût dissuadé le roi de voir son fils, Philippe aurait-il dû suivre ce conseil? La voix de la nature ne lui parlait-elle pas plus haut que des raisons théologîques ou morales ? N'avait-il pas des entrailles de père ?
La mort n'eut lieu, ni comme le disent Antonio Perez et l'abbé de Saint-Real, ni comme le raconte Watson, ni comme je le pense moi-même dans mes logiques inductions, inductions que j'aurais tirées si j'avais été nommé fiscal dans cette cause. Qu'il y ait eu assassinat, c'est un fait clair et prouvé, comme le serait l'assassinat d'un homme qui, enfermé dans son cachot, serait trouvé mort d'un coup de poignard, dans les épaules avec l'arme à ses pieds.
Personne ne dirait qu'il s'est suicidé, on accuse-
nçssuna e credo che da principio non credesse veramente il maie, ma pensasse che fosse finto per esser slargato e liberato dalla prigione... • (Lettre du 27 juillet 1568).
(i) Algunas horas antes de su fallescimiento por entre les onbros del prior don Antonio y de Ruy Gomez, le écho la bendicion. (Cabrera, Felipe Ify liv. vin, chap. v, p. 496.)
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rait le geôlier, ou, s'il pouvait rester quelque doute, ce serait de savoir si c'est le geôlier personnellement qui serait l'assassin, ou s'il aurait seulement servi à ouvrir la porte de la prison pour laisser commettre l'assassinat.
De sorte que ceux qui défendent l'innocence de Philippe II ont moins de preuves pour la prouver que ceux qui l'accusent du crime de parricide.
Mes lecteurs vont voir comment Philippe II se lamentait de la mort de son fils don Carlos en faisant connaître, lui et son secrétaire, aux grands et aux corrégidors, ce qui avait causé cette mort.
Lettre aux corrégidors^ signée par le secrétaire.
Par la lettre de Sa Majesté vous aurez appris le décès du Prince, notre seigneur, qui est dans la gloire, et comme vous pourriez, en outre, désirer de connaître la maladie et la cause de cette mort, il m'a paru convenable de vous en instruire par ce que je vais vous dire ici. Plusieurs jours avant que cet événement arrivât. Son Altesse, à l'occasion de la chaleur de l'été, et confiante dans sa complexion et dans son âge, se livra à quelques désordres notables pour ce qui touche à sa santé, marchant continuellement nu, sans aucune espèce de vêtement et déchaussé, dans la pièce de son appartement qui était fortement arrosée ; dormant des nuits entières au serein^ sans aucun vêtement, buvant encore à grands traits de l'eau très froide, mettant de la neige dans le lit^ mangeant des fruits avec désordre
et excès et d'autres aliments contraires. Et quoique les personnes qui l'assistaient dans son service^ aient fait, pour avoir des excuses, toutes les démarches possibles, on n'a pu d'aucune manière Ten détourner, ni remédier à cette manière d'agir sans tomber dans d'autres inconvénients plus grands. Par un désordre pareil, la vertu et la chaleur naturelle^ on le comprend, finit par se refroidir^ et, se troU" vant dans cette disposition^ il résolut, comme il Tavait déjà fait d'autres fois, de ne pas vouloir manger d'aucune manière. // persévéra dans cette détermination durant on^e jours^ sans que la persuasion ni beaucoup d'autres démarches diverses, faites près de lui, aient pu l'amener ou le conduire à manger, ni à prendre aucune boisson autre que de Teau froide. Par ce genre de vie, la vertu et la chaleur finirent par lui manquer totalement, de sorte que, bien qu'il prît ensuite des bouillons et quelque substance, du lait et d'autres aliments, l'estomac se trouva dans un état tel qu'il ne put rien conserver, et il finit par se creuser de telle sorte qu'aucun remède ne put lui profiter. Sa mort a eu lieu avec une conviction si grande et un tel repentir qu'elle a donné à tous une grande satisfaction et une grande consolation pour la douleur d'un pareil événement. Il m'a paru convenable de vous en informer, afin que vous soyez plus particulièrement instruit de ce qui s'est passé.
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Lettre de Philippe II au Connétable de Navarre,
Illustre Connétable de Navarre,
Cher cousin, samedi 24 de ce mois, avant le jour, Notre-Seigneur a bien voulu appeler à lui le Sérénissime Prince don Carlos, mon très cher et très aimé fils, après avoir reçu, trois jours avant, les saints Sacrements avec une grande dévotion ; sajin si chrétienne et d'un prince si catholique a été une grande consolation pour la douleur et le regret que j'éprouve de sa mort. Il faut donc, comme de raison, espérer en Dieu et en sa miséricorde divine qui Ta appelé à lui pour qu'il en jouisse éternellement; j'ai voulu, comme de juste, vous avertir, afin que, de votre part, je reçoive la démonstration des sentiments accoutumés et qui se doivent, comme on doit les attendre d'un vassal si fidèle et d'un de mes serviteurs. Madrid, le 2j juillet 1568.
Les vomissements et la dyssenterie conduisaient
naUde à sa dernière heure, ainsi qu'il arrive
à toute personne à qui on administre en petites
doses le cyanure de mercure, l'arsenic, toute autre
préparation mercurielle ou de végétaux vénéneux.
Je n'accorde aucun caractère de vérité aux nouvelles envoyées au Pape par le nonce, que trompaient Espinosa el le prince d'Eboli, qui commirent le crime, avec une adresse digne de leur perversité.
Cabrera affirme que lorsqu'ils dirent à Philippe II que don Carlos était presque inanimé, il
^ntra dans sa chambre, et que, se tenant derrière le prince d'Eboli et le grand prieur don Antonio de Tolède, il lui donna sa bénédiction. Premièrement, le fait n'est pas certain, et, le serait-il, quelle bénédiction pouvait être celle qu'un tel père donnait à son fils, et de cette manière? C'était une bénédiction pour les enfers.
L'esprit qui lui aurait fait faire un pareil acte ne nous surprend pas : on comprend que Philippe II ait pu supporter les regards de sa victime agonisant, et qu'il ait voulu s'assurer de son état final, pour tranquilliser son âme troublée par la crainte de voir son infernale trame découverte par le peuple de Madrid.
Ni sa tante dona Juana, ni la reine Elisabeth, ni don Juan d'Autriche, ni aucun des fidèles serviteurs dn Prince n'entrèrent dans sa chambre, ni durant sa maladie, ni à ses derniers moments ; il périt.sans autres témoins que ses bourreaux.
Qui pourra croire qu'il y a quelque chose de juste, de noble, de bon, si on ne croit pas une chose aussi bien prouvée, aussi vraie ?
Pour élever la malignité à son plus haut degré, on a fait croire à l'Espagne que le Prince, en mourant, pardonna au prince d'Eboli et au cardinal Espinosa ; c'est le trait d'impudence le plus grand que l'histoire puisse enregistrer.
Lé Prince mourut, dit-on, le 24 juillet, veille de la Saint-Jacques, et aucune des personnes qui assistèrent à ce drame terrible ne rapporte pas même un
mot de lui, et ceux qui donnent quelques détails sur le fait, ce sont uniquement Tambassadeur de Toscane, le nonce du Pape, à qui Espinosa et le prince d'Eboli communiquèrent la relation de la part du Roi.
Les écrivains de l'époque se seraient bien gardés d'écrire ce qu'ils savaient ; il aurait pu leur en coûter de mourir à l'Inquisition.
Les détails que nous a laissés à ce sujet Antonio Ferez augmentent la véracité des relations de Fourquevaubc. Ce dernier laisse presque entrevoir, en l'insinuant, l'empoisonnement qui se consommait sur don Carlos, dès le moment de son arrestation. Et les expressions de Cabrera : t II est dangereux de manier des verres, de fournir l'occasion à des tragédies fameuses, à des événements notables, à des
morts violentes par les exécuteurs royaux, morts non comiues, inattendues, terribles, et, par l'étrangeté et l'énergie de la justice, après de longs avertissements à l'égard de ceux qui, n'en tenant nul compte, encoururent le crime de lèse-majesté. » Ces expressions sont suffisantes pour faire comprendre ce qu'il ne pouvait écrire de son temps.
Que veulent dire ces paroles de l'historien Cabrera, écrivain si sagace, si réservé, si grand panégyriste de son maître ? Pourquoi le prince d'Orange accusait-il Philippe de l'assassinat de son fils ?
Aucun historien, ni espagnol, ni étranger, n'a pu 4 dire d'une manière certaine quelle accusation on
formula contre le Pritice, quelle défense il présenta
OU Ton présenta pour lui , quel jugement on lui fit, quel genre de mort on lui donna. Les relations du temps sont si peu véridiques que Cabrera luimême, dans son histoire, n'accorde aucune mention au récit du valet de chambre, que Ton a tant exploitée.
La narration la plus considérable est le récit d'Antonio Ferez. Il la lança, dans son temps, à la face du Roi, et comme il la lançait au moment où il était poursuivi, il ne pouvait supposer rien de faux ni d'impossible, sous peine de démériter de Testime publique, de l'opinion protectrice, dans un pays qui lui donnait l'hospitalité, ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, s'il avait eu recours à la calomnie, en s'exposant encore à de grandes difficultés.
Philippe II avait répondu un jour à un condamné à mort par l'Inquisition, à Valladolid, ce condamné était un protestant : « Si mon fils était aussi coupable que vous, j'apporterais moi-même le bois pour le brûler. » Le crime de don Carlos était peut-être dépenser, en religion, différemment de son père; de vouloir s'échapper de ses griffes, délivrer l'Espagne et les Flandres du joug de l'Inquisition. Supposons qu'il eût été de rendre les Flandres indépendantes, ce projet n'aurait-il pas évité le tribunal de sang du duc d'Albe, et épargné les innombrables victimes de ce grand et cruel capitaine, victimes qui crient sans cesse et poussent les cris au ciel contre leurs assassins ?
Gachard raconte, en l'empruntant des relations
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que nous ont laissées les geôliers de don Carlos : t A mesure que ses forces décroissaient, la constance chrétienne, la résignation aux volontés de Dieu, augmentaient en lui. Dans la nuit du 23 au 24, il demanda Theure qu'il était; il lui fut répondu qu'il était deux heures avant minuit. Il en montra un peu d'altération, craignant de ne pouvoir vivre jusqu'à cette veille de saint Jacques, qu'il avait fixée, dans ses vœux, comme le terme de son existence. Il continua d'adorer un crucifix qu'il avait placé sur sa poitrine, de se recommander à la miséricorde de Dieu, de prier qu'on lui pardonnât ses ses fautes ; il déclara qu'il pardonnait au Roi son père, qui l'avait fait enfermer, à Ru/ Gomez, à Espinosa, à Velasco, et à tous ceux aux conseils desquels il attribuait sa détention
« Enfin, le 24 juillet, à une heure du matin, il expira, sans avoir perdu une seule minute le jugement, et laissant ceux qui l'entouraient édifiés de sa fin toute chrétienne (i) ■
Et moi j'ajoute contents aussi d'être délivrés du bras justicier qui aurait, et avec raison, fait tomber la tête de tant de traîtres.
Philippe II ordonna que, le soir même, on transportât le corps de son fils au monastère de Saint- Dominique, où il resterait déposé jusqu'à ce qu'il le fît mener à l'Escurial (2).
(i) Gachard, Don Carlos et Philippe ff, p. 472-73. (a) Gâcha rd, Don Carlos €t Philippe If, p. 473.
Le cadavre de ce malheureux prince fut porté sur les épaules du prince d'Elboli, du duc de Tlnfantado, du duc de Rioseco et d'autres grands d'Espagne.
Il fut enterré au monastère royal de Saint-Dominique, en grande pompe, et tous les honneurs funèbres couvrirent un des plus grands crimes de cette époque.
En 1573, on le porta au Panthéon de TEscurial, après l'avoir passé par le pourrissoir, où Ton laisse les os durant plusieurs semaines, afin que Teau les lave complètement.
Ce malheureux prince finit de souffrir à l'âge de vingt-trois ans. Le monde lui rendra justice un jour ; quant à la mémoire de son père, jamais elle ne finira de souffrir les accusations terribles de l'Histoire.
Gachard nous apprend que t la mort de don Carlos » causa, en Espagne, une douleur universelle. Il fut pleuré, et par les grands et par le peuple. Les grands, qu'il avait toujours honorés, se flattaient que, sous son règne, ils regagneraient leur ancienne influence dans les affaires de l'Etat. Le peuple fondait sur lui Tespoir d'une administration plus favorable aux progrès de la raison humaine, d'un régime moins absolu et moins despotique. On trouve le sentiment populaire à son égard énergiquement exprimé dans des poésies du temps (i) !
(i) Gachard, /?:?.7 Carlos et Philippe Tf, p. 480.
Deux mois après cette catastrophe mourait sa jeune marâtre, dona Elisabeth de Valois, ainsi que Tenfant à qui elle venait de donner le jour.
Quelle extraordinaire coïncidence!
Avec des médecins tels qu'Olivarès, des faits tels que celui de don Carlos, y aurait-il quelques risques à se figurer que cette reine peut être morte victime, comme moururent don Carlos, la servante d'Escobedo, Montigny, et peut-être même don Juan d'Autriche (i), ce qu'on peut bien se hasardera induire des paroles de Cabrera.
La princesse Elisabeth avait dû être la femme du malheureux prince don Carlos, et elle Taima toujours tendrement. Pour noircir encore plus le tableau historique, peu de temps après la mort de cette intéressante et infortunée reine, une autre épouse, promise à don Carlos , dona Anne de Bohême, devint la fenime de ce monstre de père que certains historiens considèrent cependant comme un des plus grands monarques de l'Espagne; celui
(i) Don Juan de Austria tomba malade de la fièvre maligne, le premier jour d'octobre; il passa de cette vie à une vie meilleure, avec une grande sévérité, à Page de trente-trois ans : pour l'embaumer, on lui ouvrit le corps, et on trouva la partie du cœur sèche, tout l'intérieur et l'extérieur noir et comme brûlé, et se défaisant au toucher; le reste était de couleur pâle et naturelle aux défunts. Tout cela fit soupçonner qu'il avait été empoisonné. Sa mort serait-elle comme la guérison de l'astrologue Hero. (Cabrera, Histoire de Felipe II, liv. xvijchap. XI.)
dont la politique, la sagacité, la valeur et le fanatisme firent trembler les nations de TEurope, l'Orient, les immenses continents du Nouveau-Monde et presque Thumanité tout entière. Hélas ! qui sait si la mort de son fils ne fut pas Tholocauste pour la pensée ambitieuse d'être roi de l'Europe sous Tunité catholique, unité qu'il regardait comme sa meilleure épée, comme le plus solide appui du trône universel qu'il rêvait.
L'Eglise l'appela le monarque catholique; les Flandres et l'Allemagne ne l'oublieront jamais. Tant qu'il vécut, il saisit le sceptre d'une main de fer. Il conserva intacte Funité religieuse en Espagne; ' il fit trembler les mers par la bataille de Lepante et par la flotte invincible qu'il lança contre l'Angleterre, flotte que purent seuls détruire les tempêtes et la puissance de Dieu. Il opéra des réformes en Espagne et y entreprit des travaux publics. Il porta partout la guerre : il s'empara du Portugal, parce qu'il considéra qu'il lui revenait de droit et, pour cela, il releva de Texil, où il le tenait, le duc d'Albe, qui renouvela en Portugal ce qu'il avait déjà fait en Flandres.
Rien ne se faisait dans le monde sans son intervention directe ou indirecte. Cet esprit taciturne et infernal offrit à saint Laurent, après la bataille de Saint-Quentin, un hermitage et il s'y réserva une cellule. Voilà pourquoi il construisit l'Escurial où il passa les dernières années de sa vie, dévoré de. tristesse, accablé de remords, pourri de corps et d'âme,
comme jamais aucun homme n*a été pourri avant la mort, à tel point que, quelques jours avant qu'elle arrivât, les vers le dévoraient aTreusement, et que Todeur pestilentielle qu'il exhalait était si grande que personne ne pouvait rester auprès de lui.
Il pria beaucoup ; il parut se repentir avant de fermer les yeux. Cela lui aurait-il servi pour arriver dans la gloire où le martyre et sa cruauté ont porté tant de milliers de victimes? S'il en était ainsi, les criminels devraient vivre sans crainte; un repentir de quelques heures avant de mourir peut vous permettre de dévaster impunément l'humanité, et vous faire arriver tranquillement au ciel.
C'est là ce que pourront croire les méchants; pour moi, je ne peux y ajouter foi.