‹ Philippe II et Don Carlos devant PhistoireChapitre 32 sur 34 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

JE terminerai l'histoire de l'arrestation et de la mort de don Carlos par les considérations suivantes.

Philippe II envoya cette lettre au duc d'Albe ; et pour tromper les Etats de Flandres, il en écrivit une autre en français ; il leur exposa la chose comme il l'avait déjà fait aux ayu^itamientos d'Espagne, mais avec plus de réserve encore, et il demanda au duc de ne donner connaissance à personne de la lettre particulière qu'il lui adressait. En voici la teneur :

• Cousin duc, vous connaissez si bien le caractère du prince, mon fils, et sa manière de procéder, qu'il ne nous sera pas nécessaire de nous étendre beaucoup avec vous pour justifier ce qui a été fait à son égard, ni pour vous faire comprendre la fin qu'on

se propose. Depuis votre départ d'ici, ses déportements ont été poussés si avant, il est intervenu des actes si particuliers et d'une si grande considération, et ils sont arrivés à un tel caractère, que je me suis finalement résolu a faire arrêter et enfermer sa personne. Et cette arrestation s'est opérée dans son appartement, avec garde et service particuliers, et ordre qu'aucune autre personne ne communique avec lui, excepté celles que j'ai désignées ou que je désignerai. Et quoique la démonstration ait été très grande et le procédé dont je suis venu à en user à son égard fort rigoufeux, par ce que vous avez vu, vous,, et parce que vous savez, vous pourrez bien juger avec quelle raison et avec quel fondement j'en suis venu à prendre cette résolution, que certainement lors même que je voudrais passer par dessus tout ce qui me touche et par toutes les espèces de manquements et de désobéissances, dissimuler avec le prince, ou tout au moins prendre un autre expédient, en considérant ^obligation que j'ai ^owr le service de Dieu Notre-Seigneur^ pour le bien et le bienfait public de la chrétienté, de mes royaumes et de mes Etats, ayant présents les notables inconvénients et dommages que, dorénavant, il pourrait s'en suivre dans une affaire quelconque, et même ceux qui en résultaient pour le présent et qui étaient imminents, préférant comme je dois le préférer, ce devoir, à tout ce qui touche à la chair et au sangy je n'ai pu d'aucune manière me dispenser de prendre cette voie, qui m'a paru la voie droite, la \r2iie pour prévenir tout. Et,

parce que cette affaire est si grande et qu'elle fera si grand bruit, il est juste qu'il en soit fait part aux membres de mes conseils d'Etat et conseil privé, aux autres tribunaux, villes et personnes de ces Etats, à qui il vous paraîtra que Ton doit et que Ton a coutume d'en faire part. J'ai ordonné de vous écrire une autre lettre en français, qui vous arrivera avec celle-ci; vous pourrez la montrer et en faire l'usage qui vous paraîtra convenable, sans déclarer à personne Is-Jin et le fondement qu'il j^ a et qui s'opère dans cette affaire^ sans en venir à d'autres particu^ laritis que celles qui sont contenues dans ma dite lettre. Ce que vous ferez et dirigerez avec votre prudence habituelle qui vous fait traiter de semblables affaires, et nous serons très heureux que vous nous avisiez immédiatement de ce qui s'offrira à cet égard, pour que je puisse plus sûrement me gouverner et procéder... et si Madame n'est pas partie, vous pourrez lui donner la lettre qui vient dans la créance, en lui disant cette affaire^ suivant la forme que je vous en écris en français. — Madrid, le 23 janvier 1868. — Moi le roi : =Zayas (i). i

C'est sans aucun doute en se reportant à l'esprit de cette lettre que M. Charles de Moiiy écrit : • Il (Philippe II) se trouve en présence d'une entreprise qui menace la sécurité de l'Etat et dans le présent et dans l'avenir; ce n'est plus le père qui est en cause, c'est le Roi (2). • Est-ce par hasard la seule et unique

(i) Archiv. deSimancas. Est. leg. 539.

(a) Charles de Moûy, Don Carlos et Philippe H, p. 244.

Ibis qu'un pareil fait a eu lieu dans le monde? Avec des conseils et de la réflexion ne pouvait-on pas y remédier? Charles IV se trouva dans une situation pire que celle de Philippe II; non-seulement le prince des Asturies travailla à lui enlever le trône, mais il chercha encore à l'empoisonner ; il ne pardonna pas moins à son fils qui devint ensuite un roi digne de sa nation.

M. de Mouy ajoute que ce rebelle, don Carlos, était son fils, qu'il se décide à agir : t Après avoir su par d'irrécusables témoignages que les instants sont précieux et que plus tard il sera trop tard (i). » Où a-t-il vu ces preuves ? Où a-t-il .eu le bonheur de lire ces témoignages irrécusables?

Il y a certainement, continue-t-il, t de nombreuses iniquités dans la vie politique de Philippe II, et il faudrait qu'un historien, au dix-neuvième siècle, fit frappé d'aveuglement pour oser faire son panégyrique (2). I Pourquoi cet historien, connaissant ces faits et racontant qu'il laissa son fils abandonné en Espagne, jusqu'à la mort de Marie Tudor; qu'il lui enleva ensuite la femme qu'il devait épouser, qu'il le traita toujours avec dureté et cruauté, l'appellet-il bon père et bon roi ?

M. de Moîiy dit encore • que l'histoire légère des siècles passés l'accuse avec une incroyable ignorance : il est temps que l'histoire analytique de nos jours

(i) Charles de Moûy, Don Carlos et Philippe II, p. ^43^. (a) Id.

ET DON CARLOS aoi

lui accorde courageusement, appuyée sur des faits, sur des preuves, sur une critique sérieuse et sincère, une réparation méritée (i). » Quels sont ces faits, je le redemande à M. de Moiiy? Qu'elles sont ces preuves? Sont-ce la lettre du familier de Ruy Gomez et les*communications â'Espinosa et de Ruy Gomez aux ambassadeurs ? Juger d'après ces témoignages, ce n'est pas être un critique sérieux; les siècles futurs accuseraient de simplicité un historien pareil ; les hommes d'Etat, les hommes de loi le considéreraient comme un écrivain sans expérience, ou ayant sacrifié sa sincérité à tout autre intérêt inconnu.

Philippe II dit à la fin de sa lettre à la Reine mère de Portugal : « J'ai seulement voulu l'avertir que cette détermination ne procède d'aucune faute, ni d'aucune insolence commises par mon fils ; ce n'est pas un châtiment, bien qu'il y ait pour cela cause suffisante, et Ton ne peut prévoir à un tel état de choses aucune issue, ni aucun terme (2). • Après ces paroles, M. de Moiiy dit : • L'innocence absolue de don Carlos, non pas dans ses actes, mais dans ses intentions, est démontrée d'une façon irréfutable... • S'il en est ainsi, pourquoi son père peut-il le châtier ? Il ajoute encore : • Il ne peut rien imputer directement à son fils, la mesure dont le prince a été l'objet est simple-

■ (i) Charles de Moiiy, Don Carlos et Phiiiffe II, p. 245.

(2) Lettre de Philippe II à la reine de Portugal. Ms. B. J. 1068. (St V.)

20a PHILIPPE II

ment un acte nécessaire étranger à toute intention de punir, i

Toutes ces choses étaient douloureuses à dire et le mot terrible de folie, le père ne peut se décider à le prononcer (i). Pourquoi pas, si la chose était ainsi, le mot de folie était-il par hasard un déshonneur?

De manière que M. de Moiiy avoue quatre pages plus loin, contrairement à ce qu'il avait écrit auparavant, que don Carlos était innocent parce que Philippe II récrit ainsi à la Reine mère de Portugal. C'est une bonté très grande de la part de l'historien, mais il lui vient à l'idée que don Carlos était fou, et il ne pense pas que pour guérir les fous on ne les a jamais mis en prison : que, pour une maladie pareille, on n'aurait pas d'abord privé le prince de toute communication, on n'aurait pas ensuite fermé les portes de sa chambre à son aïeule, à sa tante, à la reine doiia Juana et à la reine Elisabeth {2). Dona Juana, reine de Portugal, sœur de Philippe II, lui offrit de venir assister le prince et envoya un chargé d'affaires qui le verrait peut-être. Philippe II, en réponse, lui mit au cou une chaîne de mille ducats et le fît repartir par où il était venu, sans qu'il en sût plus après qu'avant.

• Philippe II, dit M. de Moiiy (3), était trop pro-

(i) Charles de Moiiy, Don Carlos et Philippe II, p. 2J4.

(2) Fourquevaulx, dépêche du a6 mars 1568. Cabrera, ch. VII.

(3) Charles de Moiiy, Don Carlos et Philippe II, p. 239.

fondement humilié de la situation mentale où se trouvait son fils, pour souffrir patiemment qu'il devînt l'objet d'une curiosité même affectueuse; il comprenait qu'il lui serait plus difficile de persévérer dans une résolution qu'il jugeait nécessaire, si des femmes justement vénérées, connaissant mal l'état du prince ou cédant aux inspirations d'une pitié respectable mais inopportune, venaient solliciter la liberté de don Carlos, donner à la Cour le spectacle de leurs larmes et apporter leur imagination, leurs idées préconçues, leur propre jugement au milieu d'une affaire d'Etat. »

M. de Mouy peut être sincèrement convaincu, mais il peut être sûr qu'il ne convaincra personne par son argumentation, parce que personne n'a jamais été humilié de la maladie mentale de son fils. Et si la Reine et la tante de don Carlos avaient sollicité sa liberté et l'eussent envoyé dans une maison de fous, elles n'auraient fait qu'une chose très raisonnable, une chose plus charitable que celle que fit Philippe II, en l'enfermant pour le faire mourir malheureusement et cruellement.

f Tandis que l'Espagne et les nations étrangères apprennent cet événement, le Roi examinait les papiers de son fils trouvés dans le coffret remis au prieur don Antonio , dans la nuit de l'arrestation (i), » dit encore M. de Mouy. Donc il n'était pas fou, et la cause de son arrestation n'est autre

(i) Charles de Moiiy, Don Carlos et Philippe IL

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