‹ Philippe II: Philippe II. Tragédie en 3 actesChapitre 7 sur 9 · UN LAQUAIS · texte numérisé non relu

UN LAQUAIS

Monseigneur Don Juan.

Qu'il attende. (Se ravisant.) Eh non 1 qu'il entre.

DON JUAN (agité)

Sire...

PHILIPPE II (calme)

Eh bien?

DON JUAN

Don Carlos s'est enfermé chez lui. Il ne veut voir personne. Tout à l'heure, il parcourait le palais, les yeux hagards, les poings levés...

Nous avons causé ensemble, en bons amis. Nous nous sommes même donné la main. J'ignore ce qui le bouleverse. Vous à qui il se confie, instruisez-moi.

DON JUAN

Ah ! Sire, si vous saviez combien son inaction lui pèse, combien sont lourds, en ce palais, les jours, où, sans nul but, il erre, et longuement se désespère.

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Mais la comtesse, et sa beauté, et leur amour

DON JUAN

Certes, l'amour lui fut la belle main de joie Qui Tarracha, soudainement, comme uuc proie, Au tragique, fiévreux et maladif ennui.

Il se guérit ; il respira toutes les flores Des tendresses, il fut heureux, mais aujourd'hui Ce même amour le pousse à vouloir plus encore : Il rêve d'être un capitaine ardent et fier.

Désirs d'amour, désirs de gloire — même chose !

DON JUAN

Sire, puisqu'en vos mains son avenir repose.

Puisqu'il demande encor ce qu'il demandait hier. Puisqu'il ne fait qu'un vœu...

J'entends. Mais le gouvernement de Flandre est promis au duc d'Albe. Ma parole est donnée.

DON JUAN

Tout s'arrange ou se dérange selon Totre sagesse.

Mais nos provinces du Nord sont insoumises. Il faut, pour les dompter, de la terreur et du sang-froid. Sièges de ▼illes, assauts, batailles, vie rude et fatigante des camps. Don Carlos n'y pourrait suffire.

DON JUAN

Je serais à ses côtés; je mettrais mon courage au service do sien ; je sais commander et vaincre. Où de vieux capitaines échouent, les jeunes triomphent.

J'ai fait transporter en Lombardie par Don Garcia toute rinfanterie qui occupait Naples, la Sicile et laSardaigne; j'ai ordonné au duc d'Albuquerque de dédoubler le nombre de mes cavaliers de Milan. Toutes ces troupes, et celles que je lève en Allemagne, connaissent, aiment, et ont confiance dans Alvarez de Tolède. Elles savent qu'il les doit commander et mener en Flandre. Ma sœur, elle-même, qui redoute le duc, a fini par comprendre que seul, il la pou-

vait aider et sauver, là-bas. Toutes ces mesures difficiles sont enfin prises et acceptées, et j'irais les déranger pour un caprice d'enfant?

DON JUAN

Mais ce caprice d'enfant peut bouleverser et le trône et l'Espagne.

Que voulez- vous dire?

DON JUAN

Sire, j'aime l'infant Carlos plus que moi-même, Mais je vous sers dûment et vous m'êtes celui Dont nul ne brisera l'autorité suprême.

Or, je me sens trembler et pour vous, et pour lui ; Je redoute l'excès de sa nature étrange.

Son cœur tour à tour triste et exalté, que rien. S'il déchaîne un désir, ne trouble ou ne retient. Son âme immodérée est folle en ses vengeances.

PHILIPPE II (très calme)

Je sais. Don Juan; mon fils a résolu ma mort.

DON JUAN

Oh ! Sire, un tel soupçon ! Jamais dans sa pensée I Jamais un tel dessein... Son &me est maîtrisée Par un trop grand respect.

Mais, que veut-il alors?

DON JUAN

Je vous Tai dit, aller en Flandre, la gouverner en votre nom, pour le bien de TEspagne. Il se souvient qu'à son âge, sous Charles V, vous étiez maître là-bas ; que la main de son aïeul était moins serrée que la vôtre. Et cette pensée le hante, le poursuit le jour, la nuit, et l'éblouit au point qu'elle Taveugle. Il s'exalte, s'enfièvre, s'hallucine. Ah 1 Sire, je m'adresse à votre sagesse, tout peut encore se réparer et rentrer dans Tordre, mais, de grâce, sauvez Don Carlos du péril...

Quel péril?

DON JUAN

J'hésite, je ne sais si je dois vous dire... Lui pardonnezvous?

Ne suis-je pas son père?

DON JUAN

Mais, c'est plus encore que le pardon, c'est votre assistance que je réclame.

Ne sommes-nous pas deux frères qui aimons un même enfant? Ne Tavons-nous pas appris à connaître, pour lui passer toutes ses folies? Ayons confiance et avisons ensemble.

DON JUAN

Pourtant, si son rêve était si fou...

Qu'importe...

DON JUAN

Eh bien I il veut s'enfuir soudain, gagner la France, Aller en Flandre, où des seigneurs lui font serment De le servir, s'il vient là-bas, fidèlement.

Berghes et Montigny n'étaient qu'en apparence

Vos conseillers, ils ont été ses tentateurs ; Us lui versaient leurs avis faux et corrupteurs, Ils jetaient de la poix sur son âme enflammée. Et d'autres s'en venaient promettant une armée Qui soutiendrait sa cause et mènerait au seuil Des bourgs et des cités sa fièvre et son orgueil.

PHILIPPE II (après un furtif étonnement)

Ainsi s'expliqueraient sa rage et sa folie D'argent, et les emprunts soudains qu'il contracta A Tolède, Léon, Burgos et Médina :

Tout coïncide au mieux et tout se concilie Quand donc soupçonnerai-je assez?

DON JUAN

Ah Sire!

Il faut Qu'on ait serré sans bruit les nœuds d'un tel complot. La comtesse est habile et Don Carlos l'écoute.

DON JUAN (inquiet)

Sire! Sirel

î.'j^Sfej.i '.:.'■

Que votre cœur ne me redoute ; Carlos est brave et fou, son audace me platt.

Avec une légère ironie.

Si je ne me h&tais de désigner ce prince Comme le maître et le seigneur de mes provinces, Son courage si jeune encor me les prendrait.

Un silence ; puis tout à coup.

Eh bien I je les lui donne et vous pouvez lui dire Que désormais son père aura soin de son sort.

DON JUAN

Sire, puis-je vous croire?

Allez, votre seul tort Était de n'oser point plus vivçment m'instruire. Il ne faut point se défier de moi.

DON JUAN

Merci! Merci!

Vous vous gagnez Don Juan et Don Carlos ainsi.

Ce que vous promettez, je cours le lui promettre. Combien j'avais raison Ae venir sans surseoir Me confier à vous qui demeurez le maître.

Et de sauver Carlos, en faisant mon devoir.

Il sort.

PHILIPPE II (8*asseyant à sa table)

Mon fils est la révolte, il faut qu'il disparaisse : Don Juan le bercera de mots et de promesses Et s'il y croit, fût-ce un seul jour, il est perdu! n me fallait gagner du temps, et je le gagne. Nul ne saura jamais en mes pays d'Espagne, Qu'un Espagnol, enfant de rois, est descendu Jusqu'à vouloir tuer son droit, et moi, son père. Mes tribunaux feront ce que je ne puis faire Sans découvrir ma honte et son geste de fou.

Il faut sauver le trône et ma vie, avant tout. Oh! quels crimes futurs ces deux crimes présagent! Quelle existence et quel règne d'orgueil sauvage! Heureusement, l'inquisiteur est là. [1 croit Qu*après ma mort mon fils négligera la foi.

Le Saint-Office est sûr et sa haine sournoise... Un prétexte? je l'ai... la marquise d'Amboise... Sa fuite... et tout s'accomplira selon mes vœux.

Philippe II se lève et va vers la porte.

PHILIPPE II (à la porte de gauche)

Qu'on fasse venir à Tinstant mon notaire, Don Pedro de Hoyos.

A la porte de droite, appelant.

Fray Bernardo ! Fray Hieronimol

Ils paraissent.

A Fray Bernardo.

Mon Père, je me trompais. Je parlais tout à Theore, à la légère, du crime de Don Carlos. Or, je sais, je n'ai la preuve : il a favorisé et ordonné la fuite de la marquise d'Amboise. Le vrai coupable, c'est lui ; la comtesse n'est que complice.

FRAY BERNARDO (regardant fixemMi le roi)

Pourtant

PHILIPK II

Son châtiment sera tragique et prompt, je vous le jure.

FRAY BERNARDO

Et le procès de la comtesse dont nous tenons l'aveu..,

Et qu'importe une comtesse de France, quand il s'agit d'un prince d'Espagne. Don Carlos sera jugé cette nuit. Et le Saint-Père et l'Europe sauront que Philippe n'hésite jamais, fût-ce contre lui-même, à sauvegarder les droits de Dieu.

FRAY BERNARDO

Un tel exemple est le plus haut que vous puissiez donner.

Vous m'y aiderez, mon Père. Puisque vous en avez le droit, vous remplacerez l'inquisiteur général Don Diego d'Espinoza. Vous vous adjoindrez quatre juges : ils sauront par vous combien ce crime me fait horreur. Don Carlos étant malade ne paraîtra point au procès ; il y sera représenté et défendu par Martin de Valesco, docteur des conseils de Castille, et par moi. Ainsi, tout se fera selon les règles, secrètement, mais tout à coup.

Don Pedro de Hoyos entre. Les moines veulent se retirer. Philippe II leur fait le geste de demeurer.

PHILIPPE II (aux moines)

Restez : vous serez mes témoins.

PHILIPPE II (à Don Pedro)

Prenez place, et consignez ce que je vais vous dire. Moitié Roi, étant présents Fray Bernardo, évêque de Cuença, mon confesseur, et Fray Hieronimo,de Tordre de Saint-François, j'atteste qu'en promettant à Don Juan d'Autriche de nommer Don Carlos, gouverneur de mes États de Flandre, et d'autoriser le même Don Juan de l'y conduire, je n'ai agi, ni librement, ni de mon plein gré, mais uniquement pour éviter de plus grands maux, et mettre à l'abri du péril autant ma vie que Thonneur de ma couronne. Cette autorisation ne pouvant donc, ni en droit, ni en raison, m'obliger; je charge mon notaire. Don Pedro de Hoyos, d'en dresser le présent acte, afin que nul ne puisse se prévaloir de mes promesses.

Aux témoins, à Fray Bernardo et à Hîeronimo.

Signez d'abord, je signerai après.

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