PHILIPPE H
Mais nos provinces du .Nord sont insoumises, il faut, pour les dompter, de la terreur et du sang-froid. Sièges de ▼illes, assauts, batailles, vie rude et fatigante des camps. Don Carlos n'y pourrait suffire.
Je serais à ses côtés; je mettrais mon courage au service du sien ; je sais commander et vaincre. Où de vieux capitaines échouent, les jeunes triomphent.
pmimppf: Il
.l'ai fait transporter en Lomhardie par Don Garcia toule l'infanterie qui occupait Naples, la Sicile et la Sardaigne ; j'ai ordonn»' au duc d'Albuquerque de dédoubler le nombre de mes cavaliers de Milan. Toutes ces troupes, et celles que je lève en Allemagne, connaissent, aiment, et ont confiance dans Alvarez de Tolède. Klles savent qu'il les doil com mander et mener en Flandre, Ma sœur. elle-mf*me, qui redoute? le duc. a fini par comprendre (jue seul, il la pou-
Tait aider et sauver, là-bas. Toutes ces mesures difaciles sont enfin prises et acceptées, et j'irais les déranger pour un caprice d'enfant?
DON JUAxN
Mais ce caprice d'enfant peut bouleverser et le trône et l'Espagne.
Que voulez-vous dire?
DON JUAN
Sire, j'aime l'infant Carlos plus que moi-même, Mais je vous sers dûment et vous m'êtes celui Dont nul ne brisera l'autorité suprême.
Or, je me sens trembler et pour vous, et pour lui ; Je redoute l'excès de sa nature étrange, Son cœur tour à tour triste et exalté, que rien, S'il déchaîne un désir, ne trouble ou ne retient, Son âme immodérée est folle en ses vengeances.
PHILIPPE II (très calme)
Je sais, Don Juan; mon fils a résolu ma mort.
DON JLAN
Oh ! Sire, un tel soiifx.'on ! .Jamais dans sa pensée ! Jannais un tel dessein... Son âme est maîtrisée Par un trop grand respect.
Mais, (|ue veut-il alors?
DON JLA.N
Je vous l'ai dit, aller en Flandre, la gouverner en votre nom, pour le bien de l'Espagne. Il se souvient (|u'à son âge, sous Charles V, vous étiez maître là-bas; que la main de son aïeul était moins serrée que la vôtre. Et cette pensée le hante, le poursuit le jour, la nuit, et l'éblouit au point qu'elle l'aveugle. 11 s'exalte, senlièvre, s'hallucine. Ah ! Sire, je m'adresse à votre sagesse, tout peut encore se réparer et rentrer dans l'ordre, mais, de grâce, sauvez Don Carlos du péril...
Quel péril ?
DO.N JLA.N
J'hésite, je ne sais si je dois vous dire... Lui pardonnezvous?
Ne suis-je pas son père?
DON JUAN
Mais, c'est plus encore que le pardon, c'est votre assistance que je réclame.
Ne sommes-nous pas deux frères qui aimons un même enfant? Ne l'avons-nous pas appris à connaître, pour lui passer toutes ses folies? Ayons confiance et avisons ensemble.
DON JUAN
Pourtant, si son rêve était si fou..,
Qu'importe...
DON JUAN
Eh bien ! il veut s'enfuir soudain, gagner la France, Aller en Flandre, où des seigneurs lui font serment De le servir, s'il vient là-bas, fidèlement. Berghes et Montigny n'étaient qu'en apparence
Vos conseillers, ils ont été ses leulateiirs; Ils lui versaient leurs avis faux et corru pleurs, Ils jetaient de la poix sur son àme enflammée. Et d'autres son venaient promettant une armée Qui soutiendrait sa cause et mènerait au seuil Des bourgs et des cités sa fièvre et son orj^ueil.
l'MILlI'l'K il ,aprcs un fiirlif itonncinent;
Ainsi s'expliqueraient sa nige et sa folie D'argent, et les emprunts soudains qu'il contracta A Tolède, Léon, Burgos et Médina :
Tout coïncide au mieux et tout se concilie Qiiîind donc soupçonnerai-je assez?
I)n\ JIAN'
Ah Siiv!
PilILICPR II
Il faut Qu'on ait serré sans bruit les nœuds d'un tel complot. La comtesse est babilc et Don Carlos l'écoute.
DON JLAN (inquiffl)
Sirel Sirel
Que votre cœur ne me redoute; Carlos est brave et fou, son audace me plaît.
Avec une légère ironie.
Si je ne me hâtais de désigner ce prince Comme le maître et le seigneur de mes provinces, Son courage si jeune encor me les prendrait.
Un silence ; puis tout à coup.
Eh bien! je les lui donne et vous pouvez lui dire Que désormais son père aura soin de son sort.
Sire, puis-je vous croire?
Allez, votre seul tort Était de n'oser point plus vivement m'instruire. Il ne faut point se défier de moi.
DON JUAN
Merci! Merci!
Vous vous gagnez Don Juan et Don Carlos ainsi.
Ce que vous promellez, je cours le lui promettre. Combien j'avais raison de venir sans surseoir Me confier à vous qui demeurez le mattre. Et de sauver (Parles, en faisant mon devoir. Il sort.
PlirLIPPE II (t'asseyant à sa table)
Mon fils est la révolte, il faut qu'il disparaisse : Don Juan le bercera de mots cl de promesses Et s'il y croit, fût-ce un seul jour, il est perdu I Il me fallait gagner du temps, et je le gagne. Nul ne saura jamais en mes pays d'Espagne, Qu'un Espagnol, enfant de rois, est descendu Jusqu'iX vouloir tuer son droit, et moi, son père. Mes tribunaux feront ce que je ne puis faire Sans découvrir ma honte et son geste de fou. Il faut sauver le trône et ma vie, avant tout. Oh! quels crimes futurs ces deux crimes présagent! Quelle existence et quel règne d'orgueil sauvage! Heureusement, l'inquisiteur est là. Il croit Qu'après ma mort mon fils négligera la foi. Le Saint-Oflice est sûr et .sa haine sournoi.se... L'n prétexte? je l'ai... la marquise d'Amboise... Sa fuite... et tout s'accomplira selon mes vœux.
Philippe II se lève et va vers la porte.
PHILIPPE II (à la porte de gauche)
Qu'on fasse venir à l'instant mon notaire, Don Pedro de Hoyos.
A la porte de droite, appelant.
Fray Bernardo ! Fray Hieronimo!
Ils paraissent.
A Fray Bernardo.
Mon Père, je me trompais. Je parlais tout à l'heure, à la légère, du crime de Don Carlos. Or, je sais, je n'ai la preuve: il a favorisé et ordonné la fuite de la marquise d'Amboise. Le vrai coupable, c'est lui ; la comtesse n'est que complMî.
FRAY BERNARDO (regardant fixement le roi)
Pourtant
Son châtiment sera tragique et prompt, je vous le jure.
FRAY BERNARDO
Et le procès de la comtesse dont nous tenons l'aveu...
El qu'importe une comtesse de France, quand il s'agit d'un prince d'Espagne. Don Carlos sera jugé cette nuit. Et le Saint-Père et l'Europe sauront que Philippe n'hésite jamais, fût-ce contre lui-même, à sauvegarder les droits de Dieu.
FRAY BERNARDO
Un tel exem|)le est le plus haut que vous puissiez donner.
Vous m'y aiderez, mon Père. Puisque vous en avez le droit, vous remplacerez l'inquisiteur général Don Diego d 'Es pinoza. Vous vous adjoindrez quatre juges : ils sauront [>ar vous comhien ce crime me fait horreur. Don Carlos étant malade ne paraîtra point au procès; il y sera représenté et défendu par Martin de Valesco, docteur des conseils de (bastille, et par moi. Ainsi, tout se fera selon les règles, secrètement, mais tout h coup.
Don Pedro de lloyos entre. Les moines veulent se retirer. Philippe II leur fait le geste de demeurer.
PIllLIPPK II aux moines) Restez : vous serez mes témoins.
PHILIPPE II (à Don Pedro)
Prenez place, et consignez ce que je vais vous dire. Moi, le Roi, étant présents Fray Bernardo, évêque de Cuença, mon confesseur, et Fray Hieronimo, de l'ordre de Saint-François, j'atteste qu'en promettant à Don Juan d'Autriche de nommer Don Carlos, gouverneur de mes États de Flandre, et d'autoriser le même Don Juan de l'y conduire, je n'ai agi, ni librement, ni de mon plein gré, mais uniquement pour éviter de plus grands maux, et mettre à l'abri du péril autant ma vie que l'honneur de ma couronne. Cette autorisation ne pouvant donc, ni en droit, ni en raison, m'obliger; je charge mon notaire. Don Pedro de Hoyos, d'en dresser le présent acte, afin que nul ne puisse se prévaloir de mes promesses.
Aux témoins, à Fray Bernardo et à Hieronimo. Signez d'abord, je signerai après.