LIVRE TROISIEME. CHAPITRE I
Parmi ces derniers, nous avons déjà rencontré Guillaume de Nogaret, et nous avons pu cgnstater quelle haine il vouait au pape et quelle violence de paroles il savait déployer quand il s'agissait de porter une accusation contre lui. Ce fut cet homme, à qui Philippe le Bel avait donné les prérogatives de chancelier, bien qu'il fût assurément peu digne d'une pareille faveur, ce fut cet homme que choisit le roi pour se rendre auprès du souverain pontife et terminer à tout prix de trop longues dissensions. Le prétexte de sa mission fut une signification à faire au pape d'un appel à un futur concile pour régler définitivement la querelle de l'Église et de la royauté. Le véritable motif était évidemment une contrainte violente à exercer vis-à-vis du vieux Boniface pour le forcer à se soumettre à la volonté du roi de France. D'ailleurs, il fallait par tous les moyens, et au besoin même par la force, empêcher l'effet de la sentence d'excommunication récemment rendue contre ce dernier.
Nogaret, arrivé à Rome, se mit à la tête d'un certain nombre d'individus, tous ennemis du pape, à qui il persuada facilement que l'expédition à laquelle il les faisait participer serait pour eux une source d'honneurs et de profits. Plusieurs montrèrent quelques scrupules au sujet de leur conscience et de leur âme; mais Nogaret les rassura en leur affirmant qu'il était bon catholique, que ce qu'il faisait était entièrement pour le bien de l'Église, qu'il était plein de vénération pour le Saint-siège, et que si le souverain pontife était de sa part Tobjet de représailles, c'était dans son propre intérêt et pour consolider sur sa base son trône chancelant. Cet homme ne craignait pas de mêler l'hypocrisie à l'outrage et à la violence. On a
va plus d'une fois de pareilles natures, surtout quand il s'est agi d'attaquer le pouvoir pontifical. On s'est efforcé de faire croire aux meilleures intentions du monde; on s'est posé comme défenseur de l'Église, comme protecteur du Saint-siége, et l'on est parvenu à soumettre à sa volonté celui qui n'avait pour tout moyen de défense que le non possumus des apôtres, ses prédécesseurs.
Pour mieux convaincre ses affidés de ses bonnes intentions à l'égard de l'Église^ et en même temps pour mettre la France à l'abri des premières répulsions qui devaient se produire, Nogaret fit précéder la bannière française du gonfanon de saint Pierre, destiné en apparence à lui faire honneur, et, en fait, à la protéger contre les défenseurs de Boniface. Ce fut ainsi escorté qu'à la tête de sa troupe, composée de Gibelins de la Romagne, de Rinaldo de Supino, ennemi juré du souverain pontife, et de Sciarra Golonna, que nous avons laissé venant de voler sur un grand chemin le trésor pontifical, il entra dans Anagni, le 7 septembre 1303, au milieu de la nuit. Prévenus de cette invasion nocturne, les partisans du pape se préparèrent à le défendre; on fit des barricades; la lutte fut des plus vives, et il ne fallut rien moins que l'incendie de l'église, avec laquelle communiquaient les appartements de Boniface, pour permettre à Nogaret et à sa troupe de pénétrer jusqu'à lui.
Si Boniface YIII eut quelques torts dans la querelle prolongée qu'il soutint contre Philippe IV, il les a, en cette circonstance solennelle, cruellement expiés, et surtout il a montré, par son attitude fière et digne en face de la mort qui le menaçait de toutes parts.