LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE II
Un autre point sur lequel Philippe s'entendit, à une certaine époque, avec le saint-siége, mérite de notre part un examen spécial, comme ayant tenu une place considérable dans l'histoire de l'Église, aux treizième et quatorzième siècles : il s'agit ici de la lutte du pouvoir royal contre les abus de Vlnquisitiort.
L'Inquisition avait primitivement sa raison d'être dans le nombre toujours croissant des hérésies qui, à chaque instant, non-seulement jetaient le trouble dans les consciences et menaçaient dans sa source divine l'unité de la foi chrétienne, mais encore devenaient trop souvent l'occasion de luttes sanglantes entre les orthodoxes et les hérétiques de toutes nuances. La plupart de ces hérésies avaient pour base la vieille doctrine de Manès, consistant dans la foi à l'existence, en ce monde, de deux principes opposés, mais égaux en force et en puissance, luttant sans cesse l'un contre l'autre et se dominant alternativement, jouissant l'un vis-à-vis de l'autre d'une indépendance absolue et se résumant en deux mots, qui résument à leur tour tous les mystères de cette vie, le bien et le mal. Avec le temps cette doctrine s'altéra, se décomposa et se compliqua de telle sorte, qu'elle donna naissance à un nombre infini de sectes différentes, quoique se rattachant toutes à son principe fondamental. C'est ainsi qu'à la suite des Manichéens^ qui, malgré les persécutions dont ils étaient l'objet, semblaient littéralement renaître de leurs cendres, vinrent d'autres sectaires ayant tous la prétention de réformer la religion el l'Église, c'est-à-dire : les Albigeois^ qui mêlaient la croyance de Manès avec une certaine pratique du culte chrétien; les Vaudois^ disciples de
Pierre de Vaux, appelés aussi sabotés ou insabotés^ à cause de la pénurie de leur chaussure, et préchant le relour de TÉglise à sa primitive pauvreté; les Cathares^ que l'on a souvent confondus avec les Albigeois, à cause de la ressemblance presque complète de leurs doctrines; \t% Pétrohrusiens^ sectateurs de Pierre de Bruys, qui, en attaquant les désordres du clergé, prétendaient que le baptême n'est valable qu'autant que ceux qui le reçoivent peuvent en comprendre personnellement Teflicacité, et qu'il est inutile de prier et de faire des aumônes à l'intention des morts; les HenricienSy dont le chef, Henri, professait à peu près exactement la même doctrine que Pierre de Bruys ; les Patarins, dont on appliquait indifféremment le nom aux Vaudois et aux Albigeois, et qui n'admettaient qu'une seule prière, le Pater ou oraison dominicale.
On comprend quels désordres pouvaient apporter dans ces siècles de foi ardente, de religion souvent mal comprise et de piété aveugle, une telle divergence d'opinions sur les points qui, à cette époque, avaient encore le privilège de dominer les âmes et les consciences. Les persécutions, les croisades, les bannissements, les bûchers, les supplices de toute nature venaient à chaque instant apporter à l'envahissement de chaque hérésie nouvelle une nouvelle et toujours plus terrible répression. L'Inquisition, fondée au commencement du treizième siècle, en vue de réprimer, d'une manière plus éclatante et plus certaine, les progrès que la secte des Albigeois faisait principalement dans les contrées méridionales, ne tarda pas elle-même à étendre son pouvoir redoutable, et, de l'Italie où elle était née, à venir s'implanter en