‹ Philippe le BelChapitre 123 sur 242 · LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE III

siège, affirmèrent, avec toute Tapparence de la conviction, que le pape était nécessairement le juge de son prédécesseur, comme vengeur naturel de l'Église, outragée par les crimes de son chef, et qu'un concile, en pareille matière, était complètement inutile, le souverain pontife ayant qualité pour agir seul au nom de toute la catholicité. Relativement aux excès reprochés à Philippe le Bel, comme ayant provoqué et devant justifier les rigueurs employées à son égard par Boniface, les agents du roi développèrent de nouveau les principes sur lesquels Philippe avait toujours prétendu établir son indépendance et même sa suprématie, à savoir, entre autres déclarations accessoires : que le roi était le seul juge de l'opportunité de certains actes concernant les églises et le clergé du royaume, notamment de la levée des deniers et de la perception des régales; qu'il avait le droit d'empêcher, en toute circonstance, toute personne, sans distinction, de sortir de France pour aller, soit à Rome, soit en toute autre localité, selon sa fantaisie et son bon plaisir; enfin, pour couronner le tout, qu'il pouvait de plein droit prendre les biens des églises et des prélats, contre leur gré, en cas de nécessité.

Ces luttes menaçaient de prendre des proportions inquiétantes pour l'honneur du saint-siège et la sécurité du souverain pontife. Clément V comprenait de plus en plus qu'il sJétait laissé conduire en aveugle au bord d'un affreux précipice et que, s'il faisait encore un pas dans la voie qu'on l'avait forcé de prendre, il allait s'y précipiter sans retour. Aussi employa-t-il tous les moyens pour retarder le plus possible une catastrophe imminente, espérant que ces retards finiraient par amener une solution favorable

aux inléréts qu'au fond de sa conscience il se faisait un devoir de protéger. Un concile général devait s'assembler à Vienne dans le cours de Tannée; il en prorogea la réunion à Tannée suivante, c'est-à-dire au mois d'octobre 1311. Cette mesure excita les soupçons des accusateurs de Boniface, qui, pour forcer le pape à se prononcer sans délai, ne trouvèrent rien de mieux que d'employer l'intimidation, en faisant entrer dans Avignon toute une armée de soldats prêts à tenir en respect quiconque chercherait à éluder la situation.

Ces démonstrations effrayèrent le malheureux Clément V, qui, rentrant en lui-môme, pesant la responsabilité qu'il avait assumée et voyant avec terreur l'abîme de calamités ouvert sous ses pas, songea aux moyens de transaction qu'il pourrait proposer au roi, pour arrêter, d'une part, les conséquences d'une condamnation prononcée contre la mémoire d'un chef de l'Église, de l'autre, les violences qu'il aurait à subir s'il prenait sur lui de reculer indéfiniment le jour de cette condamnation.

Il recourut au comte de Valois et le pria d'intervenir auprès de son frère, Philippe le Bel, dans cette grave et solennelle question. Des lettres furent échangées à ce sujet entre le pape et le prince, et le résultat de cette correspondance fut que ce dernier consentit à prier le roi de confier au souverain pontife, à l'exclusion de toutes autres personnes, le soin de terminer cette affaire de la manière la plus convenable aux intérêts de chacun. La plupart des grands du royaume joignirent leurs instances à celles du comte, pour obtenir du roi une réponse conforme aux désirs du pape. Ainsi pressé par tous ceux qu'il devait consi-

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