LIVRE TROISIEME. CHAPITRE IV
un palais qui louchait à Tancien Temple de Salomon; de là leur vint le nom de Chevaliers du Temple ou de Templiers .
C'étaient, en effet, de véritables chevaliers, derniers restes de la chevalerie féodale, sorte de transition entre cette fière chevalerie des croisades et la chevalerie des tournois et des carrousels, qui l'a suivie sans la remplacer. Ce fut peut-être une des causes cachées et fatales de leur perte : ils avaient pris naissance en pleine féodalité, dont ils conservaient les usages et les traditions; ils avaient marché, les premiers, à la conquête des lieux saints; ils avaient dans leurs habitudes, dans leurs mœurs, dans tous les détails de leur vie, un reflet du vieux moyen âge, dont ils marquaient en quelque sorte la limite; ils devaient suivre la destinée, et du moyen âge qui touchait à son terme, et des croisades qui* n'avaient plus d'objet, et de la féodalité dont le pouvoir royal anéantissait chaque jour les derniers débris.
En même temps qu'ils étaient chevaliers, ils étaient religieux et relevaient, à ce titre, comme les autres ordres militaires, de la congrégation de Cîteaux. Tout, dans leur organisation et dans leurs règles, rappelait cette double mission qu'ils avaient acceptée, de la prière et de la guerre sainte. Leur demeure avait tout à la fois l'apparence d'un monastère et d'une forteresse; sur leurs vêtements simples et de couleur sombre, comme ceux que l'on porte dans les cloîtres, brillaient des armes de l'acier le plus fin et le mieux trempé; le tout était couvert d'un long manteau blanc sur lequel se détachait en rouge le signe par lequel ils devenaient victorieux, c'est-à-dire la croix. Ils menaient la vie dure et austère des cénobites et
des guerriers; quand ils étaient en pleine campagne, sous le soleil brûlant du désert, c'étaient eux qui protégeaient le^ pèlerins contre les bandes arabes, en formant autour d eux une forteresse vivante et en forçant l'ennemi à leur livrer passage jusqu'à leur pieuse destination. C'étaient eux qui, dans les combats à outrance, après avoir déployé une bravoure à toute épreuve, relevaient les blessés pour pansisr leurs plaies, donnaient aux mourants la consolation d'une parole chrétienne et suivaient les morts jusqu'au lieu du repos. Les sympathies et l'admiration qu'ils inspirèrent augmentèrent le nombre des chevaliers, en même temps que les ressources indispensables à Taccomplissement de leur mission protectrice. Les déshérités de la fortune et de la renommée, les cœurs à bout d'illusions, les coupables chargés de repentirs et de remords, les victimes des passions et des vanités mondaines, avides de pénitence et d'expiation, se pressaient pour demander asile aux nobles chevaliers dont tous avaient à cœur de partager la vie, les dangers et la gloire. Ceux qui reculaient devant l'austérité du cloître et la dureté d'une existence de luttes et d'aventures, faisaient à l'ordre hommage de leurs biens et se mettaient sous sa protection. Les uns songeaient au salut de leur âme et espéraient que de telles libéralités leur feraient trouver grâce devant Dieu; les autres n'avaient peut-être en vue que le salut de leur corps, mais sauvaient au moins les apparences en se prévalant d'une intention pieuse. Dans l'origine de la fondation du Temple, on était en plein régime féodal; les seigneurs opprimaient leurs sujets de toute espèce de manière; les colons, les artisans, les ouvriers éprouvaient le besoin d'échapper à tout prix à ces