LIVRE TROISIEME. CHAPITRE IV
en demandant que le roi leur fût livré. Philippe, justement effrayé de ces démonstrations hostiles, fit quelques concessions qui dissipèrent les attroupements. Mais lorsqu'il fut en sûreté, il reprit bien vile ses habitudes de despote, en faisant pendre aux principales entrées de la ville vingt-huit de ceux qui s'étaient montrés les plus violents contre lui. Cette retraite, qu'il avait trouvée dans le Temple, constituait encore à la charge du roi une dette, sinon d'argent, au moins de reconnaissance, envers les Templiers. A ses yeux, c'était une humiliation nouvelle qu'il avait subie, dans la nécessité où il s'était trouvé de demander asile à ceux qui, une première fois, avaient refusé de l'accueillir.
Une autre circonstance vint l'affermir dans sa résolution, encore incertaine, de frapper un grand coup contre un ordre si puissant. Pendant son séjour au Temple, et tandis qu'une multitude ameutée menaçait de le mettre à mort, il avait eu le spectacle des immenses richesses de ses hôtes. Ceux-ci, en lui faisant les honneurs de leur maison, lui avaient ouvert tous leurs coffres, dans lesquels s'étaient étalés à ses yeux cent cinquante mille florins d'or rapportés de la terre sainte, et des pièces d'argent en nombre suffisant pour former la charge de dix mulets. Un tel spectacle ne pouvait laisser insensible un roi comme Philippe le Bel, d'autant plus avide de trésors, que ses entreprises contre la Flandre, contre l'Angleterre, contre le saintsiége, contre ses propres vassaux, l'avaient réduit à se rendre faussaire et à voler, en quelque sorte, son peuple pour se créer des revenus. Il est évident que la perte des possesseurs de tant de richesses fut, de ce jour, irrévocablement résolue. Aux yeux de Philippe
le Bel, ils avaienl deax torts impardonnables qu'il allait devenir nécessaire d*élever au rang de crimes irrémissibles. Ces deux torts résultaient de la double puissance qu'ils avaient conquise par Tinfluence de leurs armes protectrices et par une accumulation de richesses capable de payer un royaume. Une semblable puissance était de celles que le roi avait résolu d'abattre ou de dompter à tout prix. La féodalité, la noblesse, la papauté, avaient été successivement l'objet des attaques et des triomphes du pouvoir royal. La chevalerie disparaissait peu à peu, pour ne plus reparaître que faible ou ridicule. L'ordre du Temple, qui déjà prenait des proportions de nature à faire trembler la royauté pour sa suprématie, devait disparaître à son tour. C'est là évidemment qu'il faut voir la cause principale des hostilités entamées et poursuivies avec tant d'acharnement par Philippe le Bel contre les Templiers.
Il faut cependant ajouter une circonstance qui semblerait devoir constituer, sinon un sérieux motif, au moins un spécieux prétexte à l'appui de ses hostilités. Dans les premiers temps de leur institution, les chevaliers du Temple menaient la vie austère des religieux. Plus tard, à mesure que leurs richesses s'accrurent, leur vie devint plus relâchée et leurs mœurs s'efféminérent jusqu'à scandaliser même leurs plus chauds partisans. Peu à peu, les vœux ascétiques furent oubliés ou considérablement modifiés; les pratiques religieuses devinrent moins fréquentes; le luxe et la mollesse remplacèrent la simplicité et l'austérité primitives; le ciel brûlant de la Syrie et de la Palestine exerça sur les sens son influence perfide; la civilisation orientale fit sentir à ces natures amollies le