LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE IV
charme de ses raffinements; le sensualisme les enivra de ses tentations, et, sans abandonner jamais la défense et la protection des faibles, ils eurent eux-mêmes la regrettable faiblesse de se laisser vaincre, par toutes les voluptés.
Ce relâchement de mœurs, qui paraît hors de doute, ne fut pas toutefois le principal motif des persécutions dont Tordre du Temple fut l'objet de la part du roi. Pour obtenir Tassentiment du pape aux poursuites qu'il avait résolu d'intenter contre cet ordre, qui, par ses statuts, n'avait d'autre juge que le chef de l'Église, Philippe le Bel dut rechercher, dans les coutumes des chevaliers, quelque détail pouvant donner lieu à une accusation d'hérésie, contre laquelle le souverain pontife n'aurait à faire aucune objection. Comme toutes les congrégations religieuses, et même comme un grand nombre d'associations politiques, les Templiers avaient, soit pour la réception de leurs adeptes, soit dans la pratique journalière de leurs devoirs professionnels, des cérémonies mystérieuses et symboliques dont plus d'une fois leurs adversaires s'étaient préoccupés. Ces cérémonies, qui probablement n'avaient d'autre caractère que celui de tous les mystères dont la plupart des religions ont accompagné leur culte, devinrent le principal grief sur lequel les ennemis du Temple établirent leur accusation. Mais comme elles n'étaient pas publiques, et que tout profane, fût-ce même le roi de France, qui en aurait pénétré le secret devait être puni de mort, il était difficile d'élever à la hauteur d'une preuve juridique ce qui jusqu'alors n'avait été qu'un bruit vague et peut-être exagéré.
Une circonstance leva tous les doutes et fit cesser toutes les hésitations. Au moment même où Philippe
^t PHILIPPE LE BEL
le Bel cherchait les moyens d'arriver sûrement à son bat, deux hommes, l'un Templier, faulre simple bourgeois, étaient emprisonnés pour des crimes personnels. Le Templier fit à son compagnon de chaîne la révélation des mystères dont se composait la cérémonie de réception des novices de son ordre. Le bourgeois vit dans cette révélation un moyen de recouvrer la liberté et demanda à parler au roi. Une audience secrète lui fut accordée, et, dans celte audience, il fit part à Philippe le Bel de ce qu'il avait appris de la bouche même du Templier détenu. On peut juger, par le caractère et les habitudes de Philippe IV, avec quelle satisfaction fut accueillie une telle confidence. Désormais ce n'étaient plus de simples bruits qui allaient servir de base aux accusations projetées contre le Temple, c'étaient des témoignages, sinon désintéressés, du moins assez précis pour être à l'abri de toute contestation sérieuse. Que résultait-il donc de ces témoignages recueillis par le roi dans une entrevue secrète avec celui qui devait les produire? Plusieurs faits susceptibles de faire condamner, comme coupables d'hérésie, d'idolâtrie, de sensualités monstrueuses et de complaisances infâmes, ceux contre lesquels ils allaient être relevés. Le plus grave, au point de vue de la question d'hérésie, qui devait influer le plus directement sur la décision du pape, était un acte sacrilège, renouvelé par chaque récipiendaire, et consistant à renier trois fois le Christ en crachant sur le crucifix. C'en était assez, surtout aux yeux d'un roi toujours pressé de voir s'accomplir ses résolutions, pour provoquer immédiatement une mesure de rigueur. Philippe le Bel ne tarda pas, en effet, à mettre Clément V au courant