LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE IV
des confidences qu'il avait reçues et à provoquer toute sa sévérité contre un ordre religieux qui se rendait chaque jour coupable de si odieuses pratiques. D'un autre côté, les Templiers eux-mêmes, ayant appris quelles accusations commençaient à planer sur eux, sollicitèrent une enquête sur les faits qui leur étaient reprochés. Le pape voyait la gravité des circonstances et mesurait avec effroi Tabîme de douleurs qu'on lui demandait d'ouvrir sous ses pas. De même qu'il avait cherché à reculer indéfiniment l'ouverture du procès de Boniface VIII, de môme il songeait aux moyens de se décharger lé plus possible de la lourde responsabilité que le procès des Templiers allait lui faire encourir. Philippe, à son tour, était aussi impatient de voir commencer les poursuites contre les Templiers, qu'il l'avait été de voir se réunir les juges de Boniface. En vain les objections venaient-elles de toutes parts pour témoigner de l'horreur qu'inspirerait la condaihnation d'un ordre entouré de respect et de sympathie. En vain le grand-maître du Temple, Jacques de Molay, avait-il tenu récemment sur les fonts baptismaux un des propres enfants-du roi et assisté quelques heures auparavant, en qualité de représentant de l'ordre, aux funérailles d'une princesse du sang royal. Le roi ne tint aucun compte de ces considérations, à ses yeux secondaires, et le 13 octobre 1307, au milieu de la nuit, en vertu de lettres closes envoyées dans toutes les directions, les chevaliers furent simultanément arrêtés, et cent quarante de ceux qui habitaient le Temple de Paris furent immédiatement conduits en prison avec leur chef, Jacques de Molay. Aussitôt, comme pour ne laisser aucun doute sur le véritable motif de cette arrestation mystérieuse.
Philippe le Bel se transporta au Temple, se fit ouvrir les coffres pleins d'or qu'il contenait et s'arrêta comme en extase à contempler, en y plongeant sa main ûévreuse, ce merveilleux Pactole qui débordait à ses pieds. Puis, afin de prévenir toutes manifestations de surprise ou de mécontentement de la part des corporations favorables aux détenus, il fit répandre, par les soins de son garde des sceaux, Nogaret, dans le clergé, dans la magistrature, dans l'université, dans la noblesse, une sorte d'acte d'accusation contenant, sous la forme la plus violente, l'exposé des crimes reprochés aux Templiers, t Une chose amère, • disait cet acte, • une chose déplorable, une chose horrible
• à penser, terrible à entendre, exécrable de scéléra-
• tesse, détestable d'infamie, une chose qui n'a rien
• d'humain, mais attestée par de nombreux témoi-
• gnages, est venue à nos oreilles, non sans nous
• frapper d'une violente stupeur et d'une horreur « indicible. Notre douleur a été immense à la nouvelle
• de crimes énormes contre la majesté divine, la foi « orthodoxe, qui sont une honte pour l'humanité, un
• exemple de perversité, un scandale public*. » D'autres lettres, conçues dans des termes analogues, furent adressées aussi à tous les souverains de l'Europe qui possédaient dans leurs États des monastères de Templiers, principalement au roi d'Angleterre, au roi de Naples, au duc de Bretagne, et aux souverains d'Espagne et de Teutonie. De plus, afin de donner à ces lettres toute l'apparence de véracité qui leur était nécessaire pour produire l'effet désiré, Philippe le Bel osa ajouter, comme post-scriptum à la missive
' Mbsnard, Histoire de Nismes, 1. 1.