LIVRE TROISIEME. CHAPITRE IV
ments de supplice et forcer la douleur à parler quand la conscience voulait se taire. Les témoins qui ne déposaient pas conformément aux désirs des inquisiteurs subissaient la même contrainte et violaient leur serment pour n'avoir pas à endurer d'intolérables tortures.
Ces chevaliers, autrefois possesseurs de trésors qui leur permettaient d'acheter des royaumes, étaient désormais réduits à la dernière misère. Leurs richesses, confisquées et mises à la disposition du roi de France, ne devaient plus rentrer dans leurs mains. Chaque jour, on leur remettait une légère aumône, devenue tellement insuffisante, qu'ils furent réduits à demander à leurs juges une augmentation de secours : « Nous vous faisons savoir, » écrivirent ils un jour, t que les gages de douze deniers que nous avons par jour ne nous suffisent pas, car nous sommes obligés de payer nos lits, deux deniers chaque lit; louage de cuisine, nappes, toiles, deux sous six deniers la semaine; pour nous ferrer et déferrer lorsque nous sommes devant nos juges, deux sous; pour laver draps, robes, linge, chaque quinzaine, dix-huit deniers; pour passer et repasser les frères des asiles de Notre-Dame de l'autre côté de l'eau, seize deniers. 1 Telle était l'indigence de ces malheureux qui, avant leur arrestation, jouissaient de toutes les sensualités.
Des habitudes de luxe et de mollesse, malheureusement contractées par les chevaliers du Temple pendant les derniers temps de leur existence, étaient, en effet, l'un des plus sérieux griefs à leur reprocher. Oubliant l'austérité de leurs premiers statuts, se laissant dominer par les excitations de la civilisation
ei*) PHILIPPE LE BEL
orientale, et pn^itaol des facilités que d'immenses trésors leur procuraient, de satisfaire leurs coupables pai^ions, ces anciens défenseurs de l'Église et de la terre sainte avaient fini par compromettre, de la manière la plus |?rave, la dignité de leur ordre. Et cependant, Taccusation de mauvaises mœurs n'était pas la principale de celles qu*ils subissaient, bien qu elle eût sutli |>our les punir, justement peut-être, de fautes qu^ils avaient réellement commises. Il fallait à Philipi>e le Bel quelque ôhose de plus pour toucher le pouvoir ecclésiastique; il lui fallait une accusation d*hérésie, et c^est sur ce point principalement que furent dirigées les enquêtes et recueillis les témoi-
gnages.
Bien que ces enquêtes aient servi de base à la condamnation des accusés, elles n'ont cependant pas prouvé d'une manière complète que les malheureux suppliciés se fussent rendus coupables des crimes d'hérésie et d'idolâtrie, qu'on avait fait valoir pour obtenir contre eux une sentence ecclésiastique.
Le fait le plus grave qui leur fût reproché consistait à renier le Christ et à cracher sur la croix. Il est demeuré hoi*s de doute, par des témoignages indépendants et par quelques libres aveux, que ce double outrage à la foi chrétienne avait lieu, de la part des nouveaux initiés, à la cérémonie de leur réception.
Seulement il parait à peu près certain que ces actes, dont il serait impossible d'atténuer la gravité s'ils avaient été accomplis autrement qu'à titre de cérémonial extérieur, n'étaient en réalité qu'un symbole ou qu'un rite traditionnel, n'enchaînant aucunement la conscience de celui qui s'y était volontairement