LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE IV
d'une variété du culte de Mahomet, dont les Templiers auraient adopté certaines pratiques pendant leur séjour en Orient. Mais cette interprétation est d'autant moins exacte, qu'il n'est peut-être pas dé religion qui montre plus d'horreur pour le culte des images et, par conséquent, des idoles proprement dites, que la religion mahométane. La vérité la plus probable, en pareille matière, c'est que les objets exposés ainsi à la vénération de quelques rares initiés n'étaient que des espèces de reliquaires contenant peut-être des restes précieux ou sacrés, dont l'ignorance des temps avait encore augmenté l'importance et le pouvoir.
Ce n'était, en réalité, ni l'idolâtrie, ni l'hérésie, ni les mauvaises mœurs, qui étaient la cause véritable des persécutions infligées aux chevaliers du Temple. Encore une fois, ce qui les fit arrêter, condamner et exécuter sans pitié, c'est l'influence qu'ils avaient conquise et qu'ils exerçaient à chaque instant sur les populations parleurs richesses et leurs libéralités.
Leurs possessions étaient immenses, leurs châteaux couvraient le monde, toutes les classes de la société avaient concouru à leur former un peuple de vassaux et de clients dévoués; leurs trésors et leur puissance les avaient rendus superbes, et, pour donner la mesure d'un orgueil sans bornes, on avait trouvé ce proverbe significatif : t Orgueil de Templier. » En même temps, ils répandaient d'abondantes aumônes, nourrissaient des milliers de pauvres, et dépensaient en fondations pieuses ou charitables la plus grande partie de leurs revenus. Si quelques-uns d'entre eux ont avoué plusieurs des crimes qu'on leur reprochait, leurs aveux, ayant été arrachés à force de tortures, n'ont évidem-
ment aucune valeur. Presque tous, d'ailleurs, ont clè rétractés au dernier moment, et les malheureux qui eurent, à ce moment suprême, le courage d'une telle rétractation témoignèrent, même au milieu des flammes qui le^ consumaient, non du repentir de crimes qu'ils n'avaient pas commis, mais du poignant remords qu'ils éprouvaient d'avoir été un instant assez faibles pour fléchir devant la douleur.
Les enquêtes diocésaines, une fois terminées, furent soumises à des conciles provinciaux qui avaient seuls juridiction pour condamner ou absoudre définitivement. Les accusés furent alors l'objet de décisions différentes, selon les griefs relevés, les preuves recueillies ou les aveux obtenus. Les uns furent condamnés à être brûlés en place publique, les autres, à une détention plus ou moins longue; la plupart de ceux qui persistèrent dans les aveux qu'on leur avait arrachés furent renvoyés absous. Le mardi 12 mai 1310, commença la triste et lamentable série des derniers supplices infligés à ces malheureux. Ce jour-là, cinquante-neuf Templiers, tous à la fleur de l'âge, tous issus de maisons illustres, furent brûlés dans la plaine Saint-Antoine, à la porte de Paris *. Chacun de ces martyrs eut son bûcher sur lequel il monta résolument, prêt à subir avec courage la mort la plus atroce. On leur cria une dernière fois de faire les aveux de leurs crimes; rien ne put ébranler leur résolution. On leur annonça que le roi était prêt à leur faire grâce s'ils reconnaissaient la justice de leur condamnation, et ils persistèrent à protester de leur innocence. On employa contre eux un raflînement de
• DupuY, Procès des Templiers, p. 52 et 53.