LIVRE QUATRIEME. CHAPITRE I
et de la nation, il a fallu, pour l'un et pour l'autre, assister à une succession lente et laborieuse de transformations souvent imperceptibles; il a fallu que, pour devenir l'homme libre de nos jours, l'esclave antique, protégé d'abord par l'Église et ensuite par les rois contre les possesseurs de la terre, fût successivement le serf attaché à la glèbe, le colon forcé de partager avec son maître les fruits de son travail, l'affranchi soumis à certaines conditions plus ou moins pénibles, enfin le bourgeois appelé à délibérer en commun sur les questions d'administration et de gouvernement. Mais lorsqu'on songe aux obstacles qu'il a fallu vaincre pour arriver seulement à la moindre de ces conquêtes, lorsqu'on songe à ces privilèges enracinés dans les lois, à ces mœurs imprégnées d'inégalité et de dédain pour les inférieurs, à cet orgueil des classes privilégiées, on ne peut qu'admirer dans leurs merveilleux résultats le souffle de la Providence, l'action des souverains et la persévérance des travailleurs.
Le travail, en effet, doit être considéré comme le véritable motif et comme l'agent nécessaire de cette grande révolution. Après avoir, pendant des siècles, arrosé la terre de ses sueurs, l'homme de labeur s'est dit, avec un juste sentiment de fierté, qu'il pourrait bien aussi posséder à son tour cette terre par lui fécondée, et qu'une fois possesseur d'une telle richesse, rien ne le séparerait plus du maître qui l'exploitait. « Je suis homme comme 'lui ! » s'est-il écrié, et ses efforts n'ont plus connu de bornes jusqu'à ce qu'il fût arrivé à se rendre égal, par le titre de propriétaire, au seigneur dont il enviait la condition. Ainsi, par le travail et avec la volonté de s'élever progressivement
sar Téchelle sociale, le serf a conquis le droit de propriété, et, une fois maître de la terre, il lui a fallu peu de chose pour devenir maître de lui-même, c'està-dire pour être libre et jouir de tous les droits.
C'est à l'Église, encore une fois, qu'il faut rapporter l'honneur d'avoir compris, la première, la nécessité de relever l'homme à ses propres yeux et aux yeux de ses semblables, en le rétablissant peu à peu dans sa liberté primitive. L'œuvre si patriotique de l'affranchissement des esclaves et des serfs se confond avec les origines du christianisme. Les seigneurs ecclésiastiques ont été les promoteurs de ce grand acte, qui, de siècle en siècle, a produit tant d'heureux résultats pour rhumanité. Les souverains pontifes se sont toujours associés à cette œuvre civilisatrice : au douzième siècle, le pape Alexandre III, faisant pour la chrétienté tout entière ce que les évéques faisaient chaque jour dans leurs diocèses respectifs, proclama, du haut de la chaire pontificale, qu'il ne devait pas y avoir d'esclaves parmi les chrétiens. Les rois eurent bientôt à cœur de participer à l'extinction progressive de la servitude. On sait quelle part Louis le Gros a prise à l'émancipation des communes; mais avant même d'accomplir ce grand acte de son règne, il s'y préparait, même du vivant de son père, Philippe P% ^n veillant à la sécurité des laboureurs, au bien-être des artisans, aux plus pressants besoins des pauvres, et en faisant subir aux grands vassaux toutes les peines qu'ils méritaient pour les vexations dont ils accablaient leurs subordonnés. Devenu roi, rien ne le détourna de poursuivre son œuvre d'affranchissement et d'émancipation. Pendant tout son règne, les concessions de franchises et de libertés se multiplièrent d'une manière