LIVRE QUATRIÈME. CHAPITRE l
remarquable. Pendant les douzième, treizième et quatorzième siècles, ils suivirent la môme progression. Non-seulement les rois, mais les seigneurs affranchirent un grand nombre des serfs attachés à leurs terres. A cette grande époque, où le despotisme était devenu un moyen de gouvernement, il y eut, chose extraordinaire, comme un élan général vers la liberté.
C'est même un des caractères spéciaux et distinctifs de ce temps de trouble et d'incertitude, que ce mélange d'idées libérales et de mesures despotiques dont le règne de Philippe le Bel est rempli. On y rencontre à chaque instant, soit en lutte l'un contre l'autre, soit agissant en concurrence pour le même résultat, l'esprit progressif qui s'élance, quelquefois en aveugle, vers des destinées nouvelles, et l'instinct conservateur, dont le rôle est de modérer la fougue de cet élan généreux. D'un côté, c'est la persécution sous toutes ses formes et pour toutes les classes : pour les nobles, ce sont les spoliations et les supplices; pour les roturiers, ce sont les impôts et les extorsions. De l'autre côté, au milieu de ce chaos ténébreux de souffrances et de ruines, duquel sortira quelque jour pour la France un avenir d'ordre et d'unité, c'est 1^ voix d'un souverain absolu qui proclame le droit de liberté pour tous et réprouve le servage féodal, comme contraire à la loi naturelle autant qu'à la loi divine. On connaît et l'on admire encore les nobles paroles qui servirent de préambule à l'acte d'affranchissement des serfs du domaine royal, publié en 1315 par Louis X, successeur de Philippe le Bel : « Comme, « selon le droict de nature, chacun doibt naistre t franc, et par aulcuns usaiges ou coustumes, qui de c grant ancienneté ont esté introduictes et guardées
jusque^; cy en notre roîalme, et par adventure pour le meffect de leurs prédécesseurs, moult de personnes de notre commun pueple, soient encbeûes en lieu de servitudes et de diverses conditions, qui moult nous desplait; nous considérants que nostre roïalme est dict et nommé le roiaume des Francs^ et voulants que la chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des gentz amende de nous en la venue de nostre nouvel goubvernement ; par délibération de nostre grant conseil, avons ordené et ordenons que généraument, par toust nostre roïaume, de tout come il peust appartenir à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à franchises; et à tous ceulx de ourine ou ancienneté, ou de nouvel par mariage ou par résidence de lieus de serve condition, soient encbeûes ou pourroient escheoir en lieu de servitude, franchise soit donnée à bonnes et convenables conditions. » Nous avons cité, aussi textuellement que possible, cet acte remarquable, pour constater une fois de plus le contraste qui s y fait remarquer entre les idées qu'il renferme et la langue employée pour les exprimer. La langue est encore la langue informe du moyen âge, les idées sont déjà les idées modernes; écrites dans le style du dix-neuviéme siècle, elles pourraient figurer dignement à côté des plus éloquentes périodes de nos orateurs libéraux. En même temps, les termes de l'édit de Louis X contiennent en peu de mots, et presque sous forme accessoire, le détail des différentes sortes de servage qui existaient encore au quatorzième siècle, et des diverses manières dont la servitude devenait un état normal pour une certaine classe de la société.