LIVRE QUATRIÈME. — CHAPITRE I
ment, malgré la différence qui le séparait de l'esclave antique, et bien que la loi naturelle et la loi divine lui reconnussent les mômes droits qu'au seigneur qui le détenait, n'en était pas moins une sorte d'immeuble par destination, faisant partie intégrante du domaine, et tellement confondu avec la terre qu'il arrosait de ses sueurs, qu'on ne pouvait le vendre sans elle, non plus que la vendre sans lui. Après son affranchissement il devenait libre d'aller partout où il lui plairait, et par conséquent de quitter la glèbe dont il demeurait à tout jamais séparé. Cette séparation entraînait nécessairement pour le fief une diminution de valeur vénale, puisque le serf aurait pu être vendu avec lui. Or, cette diminution ou abréviation de fief, suivant l'expression féodale, frappait non-seulement le propriétaire du fief abrégé^ mais aussi le roi lui-même, auquel les principes césariens des légistes attribuaient une suzeraineté sur tous les fiefs du royaume. Donc, affranchir un fief, c'était nuire au roi ; d'où la conséquence qu'il fallait que le roi touchât l'indemnité réparatrice du dommage qui lui était causé et donnât son approbation à chaque acte d'affranchissement.
Le besoin d'argent qui, à cette époque, se faisait sentir d'une manière déplorable, était le plus souvent le mobile principal de ces mesures, libérales en apparence, mais en fait presque toujours provoquées par un intérêt de fiscalité. On a constaté, en effet, que plus d'une fois des poursuites avaient été exercées par les agents du fisc contre des serfs que leurs seigneurs avaient affranchis, et qui jouissaient de leur liberté, sans avoir fait approuver l'acte qui la leur avait donnée, et surtout sans avoir payé le prix auquel avait été taxée cette faveur.
Qaoi qu'il en soit, les résultais étaient favorables, et le nombre des affranchissements de cette époque, bien que souvent inspirés par une pensée de lucre, montre qu'en définitive il y avait déjà, même sous Philippe le Bel, pour l'humanité un adoucissement, et pour la civilisation un progrès.