NÉCESSITÉ DU RÉGIME FÉODAL
Avant d'entreprendre Tappréciation historique du
règne de Philippe le Bel, peut-être n'est-il pas inutile
de jeter un coup d'œil rétrospectif sur le régime féodal
dont la décadence et la ruine furent en grande partie
l'œuvre de ce prince. Cette époque déjà lointaine de
[ notre histoire eut des détracteurs passionnés et des
i admirateurs enthousiastes; nous croyons qu'elle mé-
^ rite, à tous égards, plus de justice et d'impartialité,
\ et nous allons essayer de résumer en quelques pages
les reproches qu'elle a encourus et la défense qu'elle
peut opposer aux attaques souvent exagérées dont elle
a été l'objet.
La défense du régime féodal peut se réduire à ce seul
mot : nécessité. Au moment où ce régime s'est établi, aucun autre système social ou politique n'étaîl; possible; lui seul était capable de donner aux populations, à peine sorties de Tétat barbare, un peu d'ordre et de stabilité. Charlemagne avait donné à ses possessions territoriales les proportions d'un empire gigantesque dont l'unité faisait la force et semblait devoir assurer l'avenir. Les peuples les plus divers de races et d'origines, Romains et Gaulois, Francs et Germains, étaient soumis à sa domination et réunis en faisceau sous sa main puissante. A l'extérieur, son prestige était tel, que les invasions saxonnes et sarrasines, jadis si redoutées et si désastreuses, s'étaient momentanément arrêtées. A l'intérieur, il était maître de toutes les situations et exerçait partout sa vigilance, par l'intermédiaire de ses ducs, margraves, comtes et vicomtes, et par le contrôle sévère de ses missi dominici^ chargés de lui donner connaissance, à chaque instant du jour, de ce qui se passait loin de lui. Enfin, comme tous les grands hommes dont se sert la Providence pour dicter ses lois à l'humanité, il avait, par la seule attraction de son génie, concentré en sa personne l'administration politique et le mouvement social.
Mais tout ce bien fut passager; Charlemagne mourut, et, comme un de ces météores qui n'éclairent le monde un instant que pour le faire retomber dans une obscurité plus profonde, il eut pour successeurs des hommes d'une telle impuissance, que l'histoire, si souvent flatteuse pour les princes, n'a su les désigner que par les appellations dérisoires de débonnaire, de chauve, de bègue de simple ou de fainéant. Dans de telles conditions, l'empire de Charlemagne ne pouvait