‹ Philippe le BelChapitre 16 sur 242 · LIVRE PREMIER. CHAPITRE 1 O · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. CHAPITRE 1 O

durer : ces peuplades diverses, qu'il avait eu la force de maintenir dans les liens d'une centralisation vigoureuse, ne tardèrent pas à sentir le relâchement qui tendait à leur rendre la vie et la liberté. Un instant étouffées sous l'étreinte impériale, elles reprirent haleine, se raniinèrent et se reformèrent en nationalités distinctes, selon leurs races, leurs origines, leurs langues et leurs mœurs. En même temps, les délégués du prince, les seigneurs, les gouverneurs, les ducs, comtes, vicomtes, bénéficiers et officiers de toute sorte, ne sentant plus la main dirigeante ou modératrice du maître absolu, donnèrent libre cours à leur ambition de pouvoir et de commandement. Peu à peu ils s'affranchirent des derniers devoirs qui les retenaient encore au gouvernement central ; ils étendirent de plus en plus leur autorité, jusqu'à se constituer souverains là où le souverain véritable n'avait su conserver aucune influence.

Charlemagne avait momentanément contenu les invasions normandes; mais, sur la fin de sa vie, elles recommencèrent à inquiéter tellement le malheureux prince, qu'on put le voir un jour verser d'abondantes larmes en apercevant leurs voiles à l'horizon. A sa mort, n'ayant plus à redouter aucune résistance, soit de la part du souverain, soit de la part de ses représentants exclusivement occupés de leurs intérêts personnels, les barbares du Nord s'élancèrent de nouveau sur les populations livrées sans défense à leur avidité. Il fallut se mettre en garde contre leurs attaques : des forteresses s'élevèrent au milieu des campagnes; on se réfugia le plus possible sur les hauteurs, dans des lieux d'accès difficile, et l'on s'entoura de murs épais. Bientôt les châteaux apparurent ^vec leur attirail de

guerre et couvrirent de leur ombre tout un monde de propriétaires, de laboureurs et d'artisans. Au moment de la décadence carlovingienne, le territoire était divisé en fiefs ou bénéfices, tenus par les seigneurs à charge de certaines redevances, et en alleux ou propriétés libres. Les invasions des pirates normands obligèrent les possesseurs de ces alleux à les inféoder ou transformer en fiefs au profit des seigneurs voisins dont ils sollicitèrent le secours. Cela se faisait au moyen de la recommandation, mode de transmission par lequel l'alleu était livré au seigneur, qui le rendait ensuite au propriétaire primitif, avec le titre et les privilèges de vassal. De cette manière il s'opérait, entre les parties contractantes, un lien de service et de protection. « Cet usage, » dit Montesquieu, « con- « tinua toujours, et il eut surtout lieu dans les dé- « sordres de la seconde race, où tout le monde avait « besoin d'un protecteur et voulait faire corps avec « d'autres seigneurs, et entrer, pour ainsi dire, dans « la monarchie féodale, parce que l'on n'avait plus la « monarchie politique. »

Il y avait là encore un sentiment de l'unité gouvernementale qui émanait des traditions romaines, et qui survivait, quoique à l'état d'informes débris, au grand cataclysme carlovingien. On se souvenait de la double origine des fiefs et de l'ancienne puissance de ceux qui les détenaient. On voyait, d'une part, les traces de la munificence du chef, de l'autre, les premiers représentants de son pouvoir. Ceux-ci, devenus propriétaires et souverains, avaient été jadis les délégués du prince et portaient encore en eux-mêmes comme un dernier reflet de son autorité. C'était à eux, comme à des défenseurs naturels, que les persécutés croyaient .

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