LIVRE QUATRIÈME. CHAPITRE II
de son intelligence et de son labeur, cette troisième classe sociale, classe intermédiaire entre celle qui était tout et celle qui n'était rien, ne tarda pas à se trouver assez forte et assez puissante, pour lutter avec avantage contre ceux qui l'avaient longtemps opprimée, et pour attirer à elle, par un mouvement incessant d'élévation progressive, ceux du sein desquels elle était sortie. L'affranchissement, en effet, fut son point de départ, et de la condition du servage où elle était née, cette' classe d'Ilotes devenus libres s'éleva jusqu'aux destinées où nous la voyons aujourd'hui.
Bien que nous ne l'ayons encore qu'imparfaitement et incomplètement désignée, chacun a pu la reconnaître et la nommer. Comme puissance sociale née dans les bourgs échelonnés autour des châteaux féodaux, c'est la Bourgeoisie; comme puissance politique appelée à compter pour un tiers dans les réunions d'états généraux, c'est le Tiers-État,
N'exagérons pas tout d'abord son importance, et ne la jugeons pas à sa naissance d'après le magnifique tableau que nous offre aujourd'hui son immense développement» Avant d'avoir rang dans les assemblées politiques, avant d'avoir entrée dans les conseils gouvernementaux, la bourgeoisie avait une existence modeste, cachée, renfermée dans l'enceinte des villes, et ne se produisant qu'accidentellement au dehors. C'était une population de marchands et de cultivateurs, propriétaires, soit d'un petit commerce qu'ils alimentaient à force de travail, soit de quelques terres éparses autour de la ville, qu'ils cultivaient et dont ils vendaient les produits. A mesure que cette population, encore pauvre d'argent, mais déjà riche de liberté, accrut ses ressources pécuniaires, sa condition
s'améliora, s*èleTaet sortit peu à peu de son humilité primitive. Les Gis des commerçants et des cultivatears^ sans dédaigner absolument les professions que leurs pères avaient honorées, et auxquels ils devaient leur fortune, cherchèrent d'autres voies et se livrèrent à d'autres travaux. Les sciences et les lettres, la médecine, le droit, la philosophie, offrirent à ceux qui voulaient y consacrer leurs études des avantages sérieux et des horizons inconnus. C'est ainsi qu'avec le temps la classe moyenne finit par compter dans son sein des hommes d'intelligence et de savoir, des avocats, des médecins, des lettrés, des professeurs, des administrateurs; et même, dans la suite des siècles, et par un mystérieux retour de fortune, on vit les descendants de ces mêmes hommes, jadis voués à la servitude et au mépris de leurs maîtres, s'asseoir sur les fauteuils de la justice souveraine et dans les conseils intimes de nos rois.
Mais encore une fois, cette puissance, dont chaque jour nous constatons encore le progrès, n'est venue que graduellement et comme pas à pas au point où nous la voyons aujourd'hui. Vouloir la juger à son origine par ce qu'elle est devenue dans les temps modernes et même aux époques intermédiaires, serait s'exposer à porter sur elle un jugement inexact. Si même, à l'époque dont nous nous occupons, certains hommes d'État, des magistrats, des ministres n'étaient que des bourgeois parvenus, il ne faut pas induire de ces exceptions que la classe à laquelle appartenaient ces personnages fût alors arrivée à la puissance qu'elle devait plus tard conquérir. Si Ton voit quelquefois la bourgeoisie du treizième siècle consultée sur certaines questions administratives ou fînan-