LIVRE QUATRIÈME. CHAPITRE II
dans le cours de la justice, et surtout pour qu'un méfait commis dans le fief abandonné n'allât pas s'anéantir dans la cité récemment choisie pour retraite, l'article 7 de l'ordonnance voulait que le seigneur dont le nouveau bourgeois avait quitté le domaine, conservât la connaissance des délits commis par ce dernier pendant les trois mois qui avaient précédé son entrée en bourgeoisie, quand le fait était notoire, et quand le seigneur en avait fourni la preuve à la justice de la ville, dans les trois mois de l'admission du délinquant.
Toutes ces dispositions avaient eu pour but principal de modérer l'ardeur avec laquelle les affranchis des seigneurs sollicitaient leur incorporation dans la bourgeoisie royale, qui leur offrait des avantages et les investissait de privilèges dont leur humble condition excluait la jouissance. Mais l'ordonnance de 1287 était rendue à une époque où l'autorité des seigneurs s'amoindrissait de plus en plus et où le pouvoir des rois acquérait, au contraire, une extension toujours croissante. Le mouvement imprimé par les circonstances à cet incessant progrès de la royauté était si rapide, qu'il fallait à tout prix, d'un côté, subir son impulsion irrésistible, de l'autre, profiter des avantages qui en résultaient à chaque instant.
Les obstacles apportés par Philippe le Bel au développement de la bourgeoisie n'étaient qu'apparents, et surtout ne devaient être que momentanés. 11 ne pouvait entrer dans les plans de ce roi centralisateur d'empêcher ou de retarder les progrès de cette puissance nouvelle qui s'élevait sous ses yeux, et qui devait lui être d'un si grand secours dans ses dernières
luttes contre ce qui restait encore debout du régime
féodal. Aussi peut-on dire que toutes les précautions résultant de l'ordonnance de 1287, furent des précautions illusoires, et que les bourgeois, continuant à se multiplier sous l'influence et sous l'action du pouvoir royal, envahirent de plus en plus les fiefs des barons dont les plaintes, presque toujours vaines, attestent le mécontentement. Il fallut, de gré ou de force pour les seigneurs, se soumettre à cet envahissement et voir sur leurs terres des hommes, contre lesquels ils ne pouvaient rien, montrer à leurs sujets l'exemple de l'indépendance et braver les foudres de leur juridiction. Partout, en effet, où ils portaient leurs pas, les bourgeois du roi étaient sauvegardés contre les représailles des feudataires. En 1290, le chapitre de Brioude avait entrepris de tourmenter plusieurs habitants de ses domaines, soit par des poursuites judiciaires, soit par des excommunications.
Immédiatement le bailli d'Auvergne enjoignit au prévôt de faire cesser, même par la saisie du temporel des chanoines s'il le fallait, ces vexations de toute nature ; et l'unique motif de cette protection spéciale était que les habitants ainsi protégés par les agents royaux avaient le titre et les privilèges de bourgeois du roi.
La bourgeoisie royale eut donc pour conséquence, à Tépoque de son complet développement, une transformation de la liberté. Tandis que la bourgeoisie des communes ne procurait qu'une liberté relative, c'està-dire soumise à certaines conditions d'incorporation et de résidence, la bourgeoisie du roi faisait l'homme absolument libre, non plus à cause des privilèges accordés à sa ville ou à sa corporation, mais à cause