LIVRE PREMIER. CHAPITRE I
devoir recourir pour solliciter protection et défense contre les invasions qui les menaçaient. D'un autre côté, Télément germanique avait son influence incontestable dans le nouvel état social. Bien que depuis longtemps oubliés ou comprimés par un gouvernement centralisateur, les principes constitutifs de la société barbare ne tardèrent pas à reparaître aussitôt après l'écroulement de l'empire. Les souvenirs de la tribu domestique et de la bande guerrière se ravivèrent au cœur des anciens Germains; le sentiment d'une liberté longtemps étouffée par le despotisme se ranima dans les esprits; enfin, la subordination aristocratique, fondée sur les traditions de la tribu et de la bande, du patronage du chef sur sa famille et sur ses compagnons, reprit toute sa force au milieu du désordre général.
C'est ainsi que la féodalité, succédant au régime impi^.rial dont elle empruntait les principes fondamentaux, tout en y joignant d'autres principes depuis longtemps oubliés, eut pour résultat utile et nécessaire, non-seulement de protéger et de défendre les populations contre des agressions incessantes, mais encore, ainsi que l'a remarqué notre éminent jurisconsulte, M. Troplong, « de substituer à l'antagonisme
• de l'élément germanique et de l'élément romain,
• qui, depuis 486 jusqu'en 888, avait déchiré les « nations, une organisation qui, s'appuyant sur l'un
< et sur l'autre, emprunta à tous les deux, quoique à
< des degrés inégaux, la force nécessaire pour ra- « jeunir les institutions politiques et civiles, et les
• mettre en rapport^avec l'esprit des peuples. »
A ces éléments de réorganisation sociale il faut ajouter l'élément chrétien, c'est-à-dire la haute auto-
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rite que l'Église avait su conquérir dans tous ies^ rangs. A Tépoque de la dissolution de l'empire, cette autorité était telle, qu'on peut la résumer en un mot : soumission générale des consciences et des pouvoirs. C'était l'absolutisme, mais l'absolutisme avec une hiérarchie de puissances subordonnées, et une aristocratie d'évôques et de prélats ne reconnaissant d'autre chef spirituel et temporel que le pontife de Rome, investi des droits suprêmes de la papauté. Il n'est pas douteux que l'influence du christianisme ne fût alors très-remarquable sur le progrès des mœurs et sur rétablissement du régime nouveau. Sans lui, tout restait inachevé : tantôt livré à une liberté sans bornes, comme au temps de la barbarie primitive, tantôt soumis au régime de la force ou du bon plaisir, comme sous le gouvernement des empereurs, l'ordre social manquait de frein et pouvait, d'un moment à l'autre, retourner au chaos d'où il était sorti. Le christianisme se posa en modérateur de l'un et de l'autre excès : par son organisation hiérarchique, et surtout par son principe de droit divin, il força les obéissances en légitimant, en quelque sorte, le commandement; par sa doctrine de spiritualisme et de charité, il substitua peu à peu le sentiment du respect de soi-même et d'autrui à l'abus de la force et de la volonté. La société spirituelle tendit ainsi à gouverner le monde par son influence salutaire, et cette influence, jointe à celle des autres éléments sociaux dont elle venait corriger les vices, compléta l'amalgame d'où l'ordre nouveau devait naître et se développer.
Ces éléments divers, ainsi confondus, devinrent en effet le principe essentiel de la société naissante. Longtemps en désaccord et en antagonisme, ils se combi-