LIVRE QUATRIÈME. CHAPITRE III
avec mépris, est d'autant plus remarquable et significative que c'est d'elle qu'il faut dater l'existence de ce pouvoir dont l'influence a été si grande sur nos transformations sociales et nos révolutions politiques, et que l'on a appelé les États généraux. Avant elle il y avait des états, il y avait des assemblées de personnages appelés à délibérer sur certaines affaires; mais ces états, mais ces assemblées ne représentaient qu'une partie du pays, la première et la plus élevée. L'autre partie, composée de roturiers nouvellement affranchis ou aspirant à un affranchissement prochain, était laissée à l'écart; et si l'on en consultait quelquefois les membres principaux, ce n'était qu'isolément, en dehors de la classe supérieure, comme pour ne pas la froisser par le contact de gens qu'elle avait récemment encore tenus sous ses pieds.
La réunion de 1302 opéra sur ce point uue véritable révolution : ce ne furent plus les états qui furent convoqués, ce furent les états généraux. Les premiers ne se composaient que de la classe alors privilégiée; les seconds furent constitués de manière à représenter, non plus une partie, mais la généralité de la nation. Il est vrai que les députés des communes y étaient en nombre encore peu considérable relativement à celui des deux premiers ordres, et surtout à celui de la classe qu'ils représentaient; mais le principe était posé : désormais il y aurait trois ordres simultanément et conjointement réunis dans les assemblées d'états; cela suflisail pour le moment, en attendant l'avenir
D'ailleurs, tout en n'attachant pas à leurs nouveaux privilèges une importance exagérée, les membres du troisième ordre comprenaient instinctivement la gran-
deur du rôle qu'ils avaient à remplir. Si leur nombre n'élait pas considérable, si leurs voix étaient encore faibles, ils sentaient qu'il y avait derrière eux toute une population qui se préparait à les soutenir et à les fortifier. Si, en fait comme en droit, ils ne représentaient réellement que les bourgeois de quelques villes, ils avaient pour eux la conscience d un grand devoir de protection s'étendant non-seulement sur les cités, mais sur les villages et les hameaux, non-seulement sur la roture affranchie, mais sur tous ceux qui n'avaient encore, à cette époque, qu'une vague aspiration vers la liberté. Quelque modeste que fût au fond leur mission exclusivement municipale, ils se croyaient sérieusement appelés à plaider, non la cause d'une imperceptible fraction populaire, mais celle du peuple en masse, non la cause de ceux à qui il ne manquait que la noblesse, mais celle de tous les malheureux qui avaient besoin de défense, celle des paysans et des serfs comme celle des bourgeois et des affranchis. Aussi, quand il s'est agi de se prononcer à la grande assemblée où ils comparaissaient pour la première fois, et de formuler un vœu conforme à l'idée qu'ils s'étaient faite de leur mission temporaire, ce n'est pas au nom d'une population restreinte que les délégués des villes se sont adressés au roi, qui les consultait, c'est au nom du peuple tout entier, et, sur ce point, le texte même de la requête par eux présentée à Philippe le Bel ne permet pas de douter de leur intention : c A vous, très-noble prince, nostre sei- « gneur, par la grâce de Dieu, roy de France, supplie « et requiert le pueple de vostre roïaume, pour ce •f qu'il ly appartient, que ce soit faict que vous guar- « diez la soubveraine franchise de vostre roïaume.