LIVRE QUATRIÈME. CHAPITRE IV
dérail comme inébranlable dut fléchir sur sa base et ne put se consolider qu'en perdant quelques privilèges et en faisant quelques concessions. La féodalité, la noblesse, la papauté, toutes les puissances civiles ou religieuses durent s'écarter et s'amoindrir pour livrer passage au pouvoir formidable qui venait les dominer.
Les communes devaient avoir la môme destinée : libres et indépendantes, dans un temps où la souveraineté disséminée dans les fiefs se restreignait, tout en se multipliant à Tinfini, dans les limites étroites de chacun de ces petits états, elles devaient nécessairement, à une époque où le despotisme royal, en s'étendantsur toute la France, faisait disparaître une aune toutes les indépendances et toutes les individualités, suivre le courant général et se fondre dans la grande unité monarchique du royaume ou de la nation. Pleines de force et d'énergie au moment où, sous la conduite de leurs magistrats et avec l'appui de la royauté, elles marchèrent, armées de pied en cap, contre leurs oppresseurs, à la conquête de leur émancipation, elles finirent par éprouver tous les ravages d'un affaiblissement progressif quand, isolées et livrées à elles-mêmes, il leur fallut recourir encore à leurs premiers défenseurs, qui, cette fois, au lieu de les affranchir, les placèrent sous le joug d'une tutelle humiliante, comme frappées tout à coup d'impuissance et d'incapacité. Lorsque, victorieuses des seigneurs qui leur avaient imposé une domination ruineuse et vexatoire, elles se réinstallèrent dans leurs murs, fières du triomphe qu'elles avaient remporté et prêtes à profiter des franchises qui leur étaient échues, ce ne fut que pour un temps relativement
bien court qu'elles purent ainsi prétendre à une éternelle émancipation.
Les causes qui ruinaient dans sa base et dans son principe le régime féodal devaient amener progressivement leur décadence et leur ruine. Lorsque la féodalité fut à son apogée, la France, on le sait, était partagée en une innombrable quantité de fiefs plus ou moins considérables, possédant chacun tous les éléments de la souveraineté, c'est-à-dire la loi, la justice, la monnaie, les impôts, mais n'ayant entre eux que de rares relations, et se trouvant par conséquent condamnés, les uns vis-à-vis des autres, à un complet isolement. Cet isolement fut pour eux une cause incessante d'affaiblisement et de péril. Lorsqu'ils furent menacés dans leur existence par l'envahissement des grands feudataires et des rois, ils se trouvèrent sans défense et furent obligés de subir l'entraînement et l'absorption qui leur étaient imposés.
Ainsi arriva-t-il des communes après leur émancipation : elles se trouvèrent constituées et réparties en une foule de petits états, trouvant en eux-mêmes leurs moyens d'administration et de gouvet'nemenl, n'ayant entre eux aucune relation nécessaire, vivant de cette manière isolés les uns des autres, et par conséquent privés de cette force défensive qui résulte de Tunion et de la solidarité. Elles s'étaient affranchies de la domination de leurs seigneurs-; elles avaient conquis une existence indépendante et des droits politiques; elles se gouvernaient elles-mêmes par des magistrats élus dans leur sein ; mais là devaient se borner les avantages de leur situation nouvelle : c'était l'état de l'esclave qui a brisé ses liens, mais qui, en même