‹ Philippe le BelChapitre 18 sur 242 · LIVRE PREMIER. CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. CHAPITRE I

nèrent et se mêlèrent de telle sorte, que, sans perdre rien de leur essence primitive, ils formèrent la triple base du grand édifice féodal.

Néanmoins cet ordre nouveau, malgré sa raison d*étre et son incontestable nécessité, a trouvé de nombreux détracteurs. A entendre ces critiques aveugles, la France devait mille fois périr sous ce monstrueux régime, qui n'avait remplacé le désordre antérieur que pour lui substituer un désordre encore plus odieux. Oui, le régime féodal a eu certainement ses conséquences désastreuses, comme quelques-uns des régimes politiques ou sociaux sous lesquels ont vécu nos pères. Mais il ne faudrait pas voir exclusivement ces mauvais c()tés d'une situation qui, sans aucun doute, offre quelques favorables aspects.

A Tèpoque où cet état de choses s'est établi, aucun autre n'était possible, et Ton se trouve forcé de reconnaître que, de tous les systèmes de gouvernement qu'on aurait pu choisir à sa place, pas un n'aurait prévalu. II ne pouvait être question de république à une époque où pas un individu n'en aurait compris le mot, le sens ou l'application. Les institutions politiques qui se rapprochent le plus de cette forme gouvernementale n'avaient plus l'influence qu'elles avaient eue pendant les premiers temps de l'invasion. Les assemblées locales, mais ou placita, dans lesquelles les vainqueurs, établis sur les divers points du territoire, se réunissaient pour traiter en commun d'affaires de toute espèce, devenaient de plus en plus rares. Elles tombaient même tellement en désuétude, que Charlemagne avait dû les réduire, de douze et même vîngt-quatre, à trois par année, et ne faire un devoir de s'y rendre exactement qu'à des délégués

directs de sa puissance, à ses scabini ou échevins, véritables magistrats chargés par lui de veiller aux intérêts des hommes libres qui négligeaient de s'en occuper. Il en était de même, à plus forte raison, des assemblées générales auxquelles, sous les premiers rois, tous les hommes libres de chaque cpntrée étaient convoqués. Il ne s'agissait plus alors de se partager, comme au début de la conquête,- le butin plus ou moins considérable qu'on avait pris aux vaincus. Il ne s'agissait même plus de délibérer en commun sur des expéditions nouvelles ou sur tel ou tel mode de possession d'une part de terre. Tout se bornait à des conférences, des congrès, des réunions de quelques vassaux, où le roi devait s'humilier jusqu'à débattre, tant bien que mal, les intérêts de son trône chancelant contre les prétentions toujours croissantes de sujets indisciplinés.

Les institutions politiques présentant le plus de garanties de liberté tendaient donc à s'effacer devant d'autres institutions plus conformes aux idées nouvelles. On peut en dire autant du principe purement monarchique, qui, malgré ses efforts pour acquérir quelque influence, perdait chaque jour quelque chose de son autorité. En vain Charlemagne, combinant dans son immense empire les deux grandes royautés de cette époque, la royauté franque, militaire et religieuse, avec la royauté impériale, politique et universelle, avait donné à son gouvernement l'unité la plus compacte. En vain, par l'intermédiaire d'agents vigilants, il avait, en quelque sorte, l'œil toujours ouvert, la main toujours étendue sur les points les plus reculés de son territoire. Malgré ce que M. Guizot appelle si justement cette omniprésence du monarque

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