‹ Philippe le BelChapitre 171 sur 242 · LIVRE QUATRIÈME. CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME. CHAPITRE IV

de se gouverner elles-mêmes et de faire elles-mêmes leurs affaires, elles durent supporter l'intervention d'un pouvoir supérieur, exerçant à chaque instant sur elles une surveillance et un contrôle. C'était un patronage, il est vrai, qui devait prévenir les abus d'une liberté sans limites; mais c'était aussi une domination qui s'interposait dans tous les détails de leur existence. Elles n'avaient plus que très-accidentellement à redouter les attaques de leurs anciens seigneurs; mais, en revanche, elles n'étaient presque jamais sans éprouver dans leur intérieur l'effet de cette tutelle, souvent gênante, qui leur était advenue avec la défense et la protection.

Leur intérieur même était le théâtre de dissensions, de querelles et de luttes violentes qui, à raison de leur origine et de leur organisation, se produisaient à chaque instant. Les communes du moyen âge reflétaient chacune, dans les limites de leur enceinte, l'image de toute la société féodale. Dans cette société il y avait deux classe5 bien distinctes, celle des seigneurs et celle des serfs, c'est-à-dire celle des oppresseurs et celle des opprimés. Il en était de même dans les communes où peu à peu s'était élevée une classe de chefs d'ateliers, de maîtres de métiers, de marchands enrichis et de riches parvenus, tandis qu'une autre classe, composée des déshérités de la fortune, de l'intelligence et de la liberté, restait dans l'ombre et dans l'avilissement, exposée au mépris et aux vexations de la classe supérieure. On a toujours remarqué un symptôme qui, en effet, se produit presque sans cesse, surtout aux époques révolutionnaires, où les classes tendent à se confondre et où chacun cherche à s'élever, c'est que

ceux qui, après avoir longtemps vécu dans une situais.

tion humble et précaire, se trouvent tout à coup au gommet de l'échelle sociale, ont plus de disposition au despotisme et à la tyrannie, que ceux qui ont passé toute leur vie dans les régions supérieures de la société. C'est ce qui arriva précisément dans l'intérieur des communes nouvellement affranchies. Ceux qui, par leur industrie et leur commerce, avaient eu le bonheur de se créer une situation à peu prés indépendante, ceux surtout qui avaient eu l'honneur d'être investis du titre de bourgeois, conservaient, même en s'élevant au-dessus des autres, cette rudesse, cette âpreté, cette grossièreté qui constituaient le caractère principal de la condition infime de laquelle ils étaient sortis. Oubliant qu'autrefois ils avaient gémi sous d'injustes et cruelles oppressions, ils se livraient, envers ceux qui étaient restés dans leur condition primitive, à toute sorte d'exigences et d'iniquités. Investis, par suite de leur affranchissement, de titres, de dignités et de fonctions administratives, ils abusaient de leur pouvoir vis-à-vis de leurs administrés, comme autrefois leurs maîtres avaient abusé de leur autorité contre leur impuissance et leur faiblesse. Devenus échevins, maires, jurats, magistrats de tous degrés, fiers de ces magistratures qui leur paraissaient d'autant plus élevées qu'ils y étaient montés de plus bas, ils se livraient sans cesse, à l'abri de leur inviolabilité, envers les simples habitants de lears villes, à des actes arbitraires et violents. Ceux qui se sentaient ainsi opprimés relevaient, il est vrai, de temps en temps la tête, et se livraient contre leurs nouveaux maîtres à des séditions brutales, à des représailles cruelles; mais cela n'était qu'accidentel, et d'ailleurs cette manière d'obtenir justice ne pouvait qu'entraîner

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