LIVRE PREMIER. CHAPITRE
partout et pour tous, la monarchie, quand il ne fut plus là pour la soutenir, s'affaiblit et s'ébranla de manière à bientôt se perdre et s'anéantir dans le nouvel ordre social. Ce qui jadis avait fait la force et la grandeur de la royauté après la conquête, ces bénéfices territoriaux, si largement concédés aux vainqueurs par le chef de bande ou d'expédition, devinrent la cause de son affaiblissement et de sa ruine, comme nous les verrons plus tard lui prêter appui pour se relever. Une fois possesseurs de leurs fiefs, devenus d'abord viagers, puis héréditaires par concession royale, les nouveaux seigneurs s'isolèrent dans leurs territoires, s'enfermèrent dans leurs châteaux, se constituèrent souverains dans leurs domaines; et tous ces retranchements, primitivement construits pour se défendre contre l'invasion barbare, furent définitivement employés à battre en brèche le gouvernement central.
Un grand obstacle, d'ailleurs, en présence de la faiblesse et de l'impuissance des nouveaux rois, s'opposait à l'établissement d'une grande monarchie : c'était l'état même où se trouvaient les esprits, à cette époque d'enfance intellectuelle et politique. Quels que soient le pouvoir et la volonté de ceux qui gouvernent, si leur gouvernement n'est pas en rapport avec les mœurs, les besoins, les aspirations des gouvernés, tôt ou tard il succombe, et l'ordre naturel reprend son empire. Bien des conditions sont nécessaires pour la fondation et le maintien d'une grande unité politique. Indépendamment de la présence d'un homme assez protégé du ciel pour réunir utilement dans sa main tous les éléments du pouvoir, il faut que les sujets aient entre eux une communauté, une solidarité de
pensées, de désirs, de consentemenls, de dispositions morales et intellectuelles, qui deviennent, pour ainsi dire, la base principale de Tédifice. L'entente des esprits et la fréquence des relations peuvent seules constituer une telle unité. Or, ces deux conditions élémentaires de tout ordre social étaient à peu près inconnues aux neuvième et dixième siècles. Ce qui dominait les hommes de cette époque, c'était leur individualité, leur personnalité. Au delà d'eux-mêmes ils n'avaient que des idées imparfaites ou confuses. Ce n'était pas l'égoïsme volontaire et dégradant de nos mœurs modernes; c'était purement et simplement l'ignorance du plus loin que soi. Il n'y avait, entre les peuples ou peuplades, aucun lien d'affection, aucun rapport d'intérêt. Leurs horizons respectifs ne s'étendaient pas au delà des limites d'un fief plus ou moins restreint. Leurs idées ne s'élevaient pas au-dessus des nécessités les plus pressantes, et n'avaient entre elles que de rares et fugitives communications. Avec de telles dispositions, un état social, tel que celui que nous nous figurons aujourd'hui, un grand gouvernement, impérial ou royal, avec son unité de pouvoir, d'action et de direction, était absolument impossible. Et cependant le temps était venu où l'on commençait à éprouver le besoin d'un ordre quelconque; où chacun sentait qu'il n'était pas fait pour un isolement indéfini; que sa personnalité, si importante qu'elle fût, avait autre chose à faire qu'à se renfermer en soimême, comme en d'infranchissables limites; enfin qu'il avait un autre rôle à remplir que celui de tourner toujours dans le même cercle et de contempler sans cesse le même horizon.
Un sentiment de justice, d'harmonie, de hiérarchie