LIVRE CINQUIÈME. — CHAPITRE I
spéciale, comme appartenant à l'Église, et entretenant, par leurs possessions territoriales, des rapports, trop souvent mêlés de prétentions envahissantes, avec le roi, les seigneurs voisins et leurs propres vassaux. Ils voyaient y tout en bas de Téchelle sociale, quelque chose qui n'était pas encore un peuple, puisqu'on n'y distinguait aucun droit, mais où commençait pourtant à germer un certain esprit d'indépendance et de révolte contre les oppresseurs. Ils voyaient des communautés de serfs récemment affranchis, mais n'usant de leur liberté que pourvivre au milieu d'une agitation désordonnée, et menaçant d'usurper même le pouvoir de ceux qui leur avaient accordé le bienfait de l'émancipation, si on ne les contenait quelque jour par un joug nouveau. Encore une fois, quand les légistes comparaient cette société, toujours troublée et chancelante, avec la société romaine, si bien assise sur sa base et si harmonieuse dans toutes ses parties; quand ils comparaient surtout la to.ute-puissance et le prestige des empereurs avec cette dynastie des rois de France, n'ayant d'autre chef qu'un t soldat heureux » qui n'avait même pas osé ceindre la couronne, ils étaient naturellement portés à donner leur préférence au corps de lois qui avait régi la société la plus parfaite, et à vouloir l'imposer à la société nouvelle dont ils espéraient faire un jour la reproduction de l'idéal qu'ils avaient rêvé.
C'est ainsi, et par l'application des principes de ce qu'ils appelaient la raison écrite , que ces hommes d'étude et de science, dont quelques-uns devaient bientôt devenir aussi des hommes d'action, exercèrent une incontestable influence sur le progrès de nos mœurs et l'organisation définitive de notre société.
Les rois comprirent admirablement l'appaî qae ces auxiliaires nouveaux pouvaient leur offrir et les ressources qu'ils trouveraient en eux pour I accomplissement de leurs desseins. Les légistes, de leur côté, convaincus que le pouvoir monarchique pouvait seul donner à la France une garantie d'existence et de prospérité, s'efforcèrent de tout rapporter à ce pouvoir dont ils voulaient faire le point central de leur système politique; et, pour assurer sa durée dans le présent comme dans l'avenir, ils lui donnèrent, comme principal soutien, un élément nouveau, mais plein de sève et de vie, c'est-à-dire la bourgeoisie avec sa puissance intellectuelle et organisatrice. C'est ce qu'a si bien exprimé M. Augustin Thierry, dans son Histoire du Tiers-État, lorsqu'il a dit, en parlant de la double influence des légistes : c A voir l'action qu'ils exercèrent au treizième siècle et au siècle suivant, on dirait qu'ils eussent rapporté de leurs études juridiques celte conviction, que, dans la société d'alors, rien n'était légitime, hors deux choses : la royauté et l'état de bourgeoisie. On dirait même qu'ils pressentaient la destinée historique de ces deux institutions, et qu'en y mettant le sceau du droit, ils marquèrent d'avance les deux termes auxquels tout devait être ramené. Toujours est-il de fait que les légistes du moyen âge, juges, conseillers, officiers royaux, ont frayé, il y a six cents ans, la route des révolutions à venir. Poussés par rinstinet de leur profession, par cet esprit de logique intrépide, qui poursuit de conséquence en conséquence l'application d'un principe, ils commencèrent, sans la mesurer, l'immense tâche où, après eux, s'appliqua le travail des siècles : réunir