LIVRE CINQUIÈME. CHAPITRE I
< dans une seule main la souveraineté morcelée, « abaisser vers les classes bourgeoises ce qui était au- " dessus d'elles, el élever jusqu'à elles ce qui était au- « dessous. » Ainsi se trouve tracé en quelques lignes le rôle que les légistes se sont imposé dans l'intérêt de la formation de la société moderne. Les événements que rhistoire a recueillis^ depuis saint Louis jusqu'à nos jours, en sont assurément la meilleure et la plus éclatante confirmation.
Saint Louis fut, en effet, le premier de nos rois qui sut comprendre combien la philosophie élevée, contenue dans les grands principes du droit, peut avoir de conséquences favorables dans une société, au double point de vue moral et politique. Aussi est-ce sous son règne qu'apparurent, comme autant de lumières, ces légistes du moyen âge, qui, après avoir été les plus acharnés adversaires du régime féodal, devinrent les plus zélés défenseurs de la royauté. Loin de nous, toutefois, la pensée de représenter le roi des croisades comme un antagoniste de la féodalité. Chacun sait, au contraire, que la loyauté de son caractère, portée jusqu'au rigorisme, s'opposait à ce qu'il songeât même à porter atteinte, par des moyens indirects ou détournés, à un état de choses régulièrement et légalement établi.
En montant sur le trône, il trouva une hiérarchie de feudataires possédant chacun des privilèges, des prérogatives, des pouvoirs légitimés par plusieurs siècles d'existence, et il considéra comme un devoir de respecter des droits acquis par une aussi longue possession. Les barons trouvèrent en lui un prince toujours disposé à rendre à chacun d'eux la justice qui lui appartenait. Dans les luttes mêmes qu'il pouvait avoir avec eux, plus d'une fois il sacrifia
les intérêts de son propre pouvoir, parce qa'il les trouvait en contradiction avec le droit de ses rivaux. La féodalité, d'ailleurs, était encore trop enracinée dans le pays pour {)ouvoir être ébranlée autrement que par la violence ; et la violence était pour le saint roi un tel objet de répulsion, qu'il ne remployait jamais qu'à la dernière extrémité, ou lorsqu'il s'agissait de donner à la religion un pieux appui. Lai qui abolissait le duel comme moyen de reconnaître le droit, lui qui par sa Quarantaine accumulait obstacles sur obstacles contre les guerres privées que le régime féodal propageait au détriment de la paix publique, lui qui avait la prétention de devenir le grand juge de paiXy selon M. Guizot, Vapaiseur, selon Joinville, de son royaume et de l'Europe toute entière, il n'avait garde de vouloir recourir à une usurpation violente pour agrandir sou territoire ou son autorité. Ce qu'il ne possédait pas dans son domaine ne pouvait y entrer que par des moyens légaux, c'est-à-dire par des concessions volontaires. Ce qu'il possédait en vertu de confiscations injustes de ses prédécesseurs, il en faisait le sacrifice et le restituait aux propriétaires primitifs. Bien que l'objet fût considérable et que la France s'en fût sensiblement agrandie, il ne put se décider à conserver la Normandie, que Philippe-Âuguste avait confisquée sur rAugleterre, qu'en abandonnant à l'Angleterre d'autres provinces à titre de compensation. Mais, en revanche, il était impitoyable pour la défense de ses possessions légitimes et de ses droits acquis. Aussi dévoué au culte de la justice qu'à celui de la religion, il sacrifiait toute prétention quand il croyait avoir tort, aussi volontiers qu'il la soutenait avec énergie lorqu'ii savait avoir raison. La raison et la