‹ Philippe le BelChapitre 192 sur 242 · LIVRE CINQUIÈME. CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME. CHAPITRE I

uns de nos révolutionnaires, ils ont violemment rompu avec les traditions féodales, avec les situations historiques, avec tout ce qui pouvait gêner leur marche vers le but de tous leurs efforts. Quelques-uns xnôme ont payé de leur vie ou de leur liberté le dévouement aveugle dont ils faisaient preuve à l'égard du maître dont ils s'étaient constitués les plus fidèles serviteurs. Pour assurer le triomphe de l'idéal politique qu'ils s'étaient formé, tout a été par eux préparé, combiné, mis en œuvre avec une rare persévérance ; tout leur a paru susceptible de venir à leur aide et de concourir au grand résultat, la ruse comme la violence, le mensonge comme la vérité. Selon les circonstances, ils ont changé de masque ou d'allure; selon les nécessités ou les possibilités, tantôt on les a vus audacieux et superbes, tantôt ils se sont montrés tortueux et rampants. S'ils ont quelquefois employé la hache pour saper un obstacle, presque toujours ils ont obtenu le môme succès en ne se servant que de la lime, qui, sans traces apparentes, finit avec le temps par user et briser le plus dur métal. S'ils ont souvent attaqué de front la féodalité, leur ennemie, plus souvent ils l'ont circonvenue et enlacée, comme le serpent qui étouffe sa proie dans l'étreinte de ses innombrables anneaux. Si, d'un côté, ils ont paru lui faire quelques concessions, en accordant, par exemple, aux barons, dans leurs baronies, la souveraineté, la juri- . diction et la garde des églises, bien vite ils ont repris ce qu'ils lui avaient trop libéralement concédé, en investissant le roi d'une souveraineté suprême sur tous les barons comme sur tous ses autres sujets. Si, pour affaiblir la puissance territoriale, et sous un prétexte de justice, ils ont contribué à modifier Tordre

des successions, en posant le grand principe de la divisibilité des biens et de l'égalité des parts héréditaires, ils n'ont pas recalé, lorsqu'il s'est agi d'assurer la solidité du trône et l'avenir de la monarchie, devant l'application d'un texte de loi féodale, proclamant l'indivisibilité des fiefs et la successibilité de l'alné des enfants mâles, à l'exclusion des autres enfants. Ils ont ainsi placé les familles souveraines en dehors de la loi commune, paraissant en cela les considérer comme étant d'une nature supérieure à celle des autres familles, et, de même que les jurisconsultes romains à l'égard des dynasties impériales, les assimilant presque à des demi-dieux.

Sous le régime féodal, la royauté n'était que le plus grand des fiefs; sous le gouvernement des légistes, tous les fiefs furent considérés comme une usurpation sur le domaine royal, et le roi, qui, originairement, n'était le suzerain que de ses propres vassaux, fut investi du titre pompeux de suzerain des suzerains, tous les feudataires relevant de lui. Avant d'arriver à dire, comme Louis XIV, « rÉtat^ c'est woî, » les rois furent conduits à se considérer comme propriétaires de tous les biens de leurs sujets, et Louis XIY luimême a répété, après ses prédécesseurs, dans ses instructions à son petit-fils : < Tous les biens de nos sujets sont à nous. » De cette manière, en regardant l'État, ou le souverain qui le personnifiait, comme propriétaire du sol, les légistes, avec leur logique inflexible, ont été forcés de reconnaître à la puissance publique le droit exorbitant de restreindre de plus en plus le bienfait delà propriété privée, de réglementer la jouissance des biens individuels, et même, sous un prétexte plus ou moins fondé d'utilité générale, de

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