LIVRE SIXIEME. CHAPITRE
sans conseil, et s'abandonner librement à l'inspiration du seul guide dont il reconnût la loi, son bon plaisir ou sa volonté.
En matière de justice, s'il fut obligé de s'en remettre aux décisions de quelques hommes spéciaux, devenus magistrats par la force des choses, ces fonctionnaires de tout degré, disséminés sur tous les points du territoire, devinrent, pour l'accomplissement de ses desseins, autant d'auxiliaires, et pour l'établissement de son absolutisme, autant d'instruments redoutables. Pour arriver à ce but suprême de l'élévation du pouvoir monarchique au préjudice du pouvoir féodal, tout fut mis en œuvre contre ceux qui paraissaient vouloir résister aux entreprises nouvelles; les prétentions du clergé, comme celles des possesseurs de fiefs, furent impitoyablement méconnues ; les vieux principes du droit chrétien et du droit coutumier furent obligés de se combiner, de gré ou de force, avec les maximes du droit impérial et du gouvernement absolu. Tout fut obligé de plier sous le sceptre du maître, et ceux mêmes qui avaient le plus besoin d'indépendance, parce qu'ils avaient pour mission de rendre justice à chacun, se virent forcés de subir le caprice de celui qui prétendait alors être la source de toute justice et de toute vérité. Aussi le pouvoir judiciaire, malgré les incontestables services qu'il a rendus à cette époque, comme aux époques qui l'ont suivie, a-t-il eu l'humiliation de servir trop souvent les rancunes, les passions, les haines de toute nature qu'un temps où se succédaient les violences des uns, les représailles des autres, devait nécessairement enfanter. Si la justice fut un instrument pour Philippe le Bel, que dire des finances, si ce n'est qu'il usa de cette
force sociale de manière à soaleyer contre lui les protestations les plus énergiques? Les impôts et la fausse monnaie lui fournirent le moyen de faire face aux obligations d*un règne toujours besogneux. A cette matière comme à toutes les autres, il appliqua son génie centralisateur et dépouilla, au profil du pouvoir monarchique, la plupart des seigneurs, du droit de battre monnaie qu'ils avaient avant lui. Sous un prince qui ne reconnaissait d'autre souveraineté que la souveraineté royale, ce droit de toute-puissance souveraine devait être nécessairement concentré dans une seule main, celle du roi. Non-seulement Philippe le Bel prétendit au monopole monétaire, mais il abusa de ce monopole pour imposer à ceux mêmes qu'il en avait dépouillés une monnaie déloyale et diminuée de valeur par la falsification. Il alla plus loin encore dans cette voie d'exactions financières; il leva impôts sur impôts, impôts de toute sorte et de toute nature, impôts contre tous et pour toute espèce d'objets, impôts de consommation sur les denrées, impôts de ventes sur les transactions commerciales, impôts à l'aide desquels il affirmait son pouvoir avec d'autant plus de résolution, qu'il n'avait rencontré que des résistances impuissantes, et q[ti'il espérait en rencontrer de moins en moins dans l'avenir.
Sur ce point, il se trompait et comptait sans la réaction que tout excès amène inévitablement à sa suite. La réaction, en effet, ne tarda pas à se faire jour, au milieu même des enivrements d'un pouvoir qui, dans sa marche progressive, semblait ne devoir jamais s'arrêter. La réaction, sous toutes ses formes, vint tourmenter le prince qui avait eu la témérité de croire que le despotisme n'a pas de fin. Philippe le Bel eut à