LIVRE SIXIÈME. CHAPITRE
subir des remords, des représailles, des conspirations et des angoisses de toute nature. Les derniers mois de sa vie furent pour lui pleins de tristesses et de sombres pressentiments. Le souvenir de ses innombrables victimes, les menaces et les malédictions de Boniface VIII, la prédiction terrible du grand-maître des Templiers, d'autres prophéties relatives à des calamités universelles venaient à chaque instant Tassaillir.
Il eut même la cruelle destinée de trouver à exercer jusque dans sa famille ses impitoyables rigueurs. Les trois femmes de ses fils s'étaient affichées par leurs désordres publics à un tel point, que Timpunité était impossible, et qu'il fallait sévir contre elles et contre leurs compagnons de débauche. Son fils aîné, Louis le Hutin, roi de Navarre, avait épousé Marguerite de Bourgogne; les deux autres, Philippe, comte de Poitiers, et Charles, comte de la Marche, avaient pour femmes les princesses Jeanne et Blanche de Franche- Comté. Jeanne eut le bonheur de s'entendre proclamer innocente par le Parlement et d'échapper ainsi à la justice de son royal beau-père. Mais Marguerite et Blanche furent condamnées l'une et l'autre à périr dans une étroite prison, tandis que leurs complices, Philippe et Gauthier d'Aulnay, jeunes chevaliers normands, étaient livrés à d'atroces supplices. Dans ce drame de famille, qui, par la position des acteurs principaux, avait pris les proportions d'un grand événement, Philippe le Bel vit le commencement des malheurs qui devaient affliger sa dynastie et des obstacles de toute sorte qui allaient entraver l'exécution de ses desseins.
La Flandre continuait à être troublée et menaçait le roi de ne pas exécuter les traités qu'elle avait passés
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avec lui. On recourut encore à la force des armes; la guerre recommença; mais, pour la terminer, il fallait de l'argent, et pour obtenir les ressources dont il manquait toujours, Philippe le Bel dut recourir à son moyen habituel, c'est-à-dire à l'impôt. L'impôt dont il se servit en cette circonstance excita des protestations plus vives qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé. C'était un droit de six deniers par livre sur toutes les ventes, qui frappait tout à la fois le vendeur et l'acheteur. Quelques députés des bonnes villes avaient bien été consultés à ce sujet; mais le conseil qu'ils donnèrent n'était évidemment pas l'expression d'une conscience libre, et la perception de l'impôt ne tarda pas à provoquer les résistances les plus violentes. Des émeutes éclatèrent de toutes parts; tous les mécontents, tous ceux qu'avaient frappés dans leurs intérêts et dans leurs droits les exactions de Philippe le Bel, se coalisèrent et formèrent une vaste association de conspirateurs. Toutes les classes avaient eu à souffrir de l'absolutisme royal; les bourgeois des villes avaient vu leurs libertés se réduire et leurs impôts s'augmenter de jour en jour; les i^obles n'oubliaient pas qu'on les avait ruinés, en les privant du droit de battre monnaie dans leurs fiefs. Tous se réunirent pour prendre les mesures nécessaires à la défense de leurs privilèges contre les usurpations du pouvoir. Alors fut rédigée, en 1314, cette espèce d'adresse ou de proclamation des. seigneurs, unis aux habitants des villes de Champagne, de Vermandois, de Beauvoisis, de Bourgogne et autres lieux, qui montre quelles étaient, à cette époque, les prétentions des seigneurs et leur résolution de recouvrer tôt ou tard les privilèges dont ils avaient été dépouillés.