‹ Philippe le BelChapitre 223 sur 242 · LIVRE SIXIÈME. CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME. CHAPITRE I

et leurs auxiliaires, ce n'étail pas le principe du pouvoir nouveau, c'était lusage ou Tabus qu en avait fait celui qui en était investi. Tant d'années s'étaient écoulées depuis les premières luttes de la royauté contre le régime féodal, et depuis les premiers triomphes remportés sur ce régime par les prédécesseurs de Philippe IV, qu'il était devenu impossible de revenir sur des questions résolues par une possession d'état séculaire, et sur des droits acquis au régime nouveau par l'acquiescement unanime des générations.

Mais ce qui était toujours possible, et ce qui rentrait dans l'usage que chacun a droit de faire de sa liberté naturelle, c'était une protestation contre des abus de pouvoir dont chacun de ceux qui l'avaient collectivement rédigée avait eu à souffrir de la part du sou< verain.

Philippe le Bel comprit la gravité d'une telle protestation et ne se dissimula pas la portée qu'elle pouvait avoir. L'union des diverses classes de ses sujets dans un même ressentiment contre son absolutisme avait nécessairement à ses yeux quelque chose de terrible pour l'avenir. Lorsqu'il s'était agi d'établir la royauté sur les ruines du régime féodal, il avait eu l'habileté d'entretenir, parmi ceux qu'il voulait soumettre à sa domination, des divisions, des rivalités et des haines.

C'est ainsi qu'alternativement il se servait de la noblesse pour contenir la bourgeoisie, et de la bourgeoisie pour écraser la noblesse. Tant que ces divisions subsistèrent, il put régner en paix et jouir pleinement de tout le pouvoir qu'il avait su conquérir.

Quand les classes se rapprochèrent et s'anirenl de manière à former un complot formidable, le calme ne fut plus possible pour lui, et il dut chercher à se défendre contre des aggressions multipliées. Mais la défense était difficile; il n^avait môme pas à son service ce dont les despotes ne manquent jamais de se pourvoir, c'est-à-dire une armée régulière et permanente, pouvant au premier signal faire marcher ses canons et décharger sa mitraille contre les rebelles. Il recula, lit des concessions, promit d'abandonner Timp<)t sur les ventes, de ne plus altérer la monnaie et de la ramener au poids qu'elle avait du temps de saint Louis.

Tout cela ne calmait pas Teffervescence populaire; les villes étaient au comble de Tirritation; les nobles, longtemps réduits au silence, profitaient des événements pour reprendre avec une nouvelle énergie tous les griefs qu'ils nourrissaient contre le pouvoir absolu.

Habitué à voir chacun s'incliner sous son sceptre dominateur, Philippe le Bel ne put supporter une telle manifestation et ne tarda pas à se sentir aux prises avec un mal que les uns ont qualifié d'empoisonnément, que les autres ont attribué à une chute de cheval, mais qui, en tout cas, s'est produit au moment même où le malade avait besoin de toute sa vigueur, et qui le força de s'abstenir de tout travail. Pendant trois semaines, il languit ainsi entre la vie et la mort; le 26 novembre, il reçut les derniers sacrements, manifesta son repentir d'avoir accablé son peuple d'impôts et compromis par là son propre salut, exhorta son fils à gouverner selon la justice et le droit, demanda des prières à tous ceux qui entouraient sa

Page 1