LIVRE SIXIÈME. CHAPITRE II
nœuvres, lentement pratiquées, n'éveillaient dans le monde féodal aucune crainte, aucun soupçon, et chacun se reposait dans son fief, avec la conviction qu'un régime trois fois séculaire était à tout jamais sous la protection de Dieu.
Cependant il y eut quelques résistances; mais elles se produisirent au moment même où monta sur le trône le roi le plus capable de les dompter. Ce furent même ces manifestations qui firent peut-être la force de Philippe le Bel; sans elles, il n'aurait probablement pas songé à employer contre leurs auteurs les moyens violents dont il usa toute sa vie. Parmi les princes comme parmi les autres hommes, il y a des natures qui ne se révèlent que par l'obstacle, et qui se font remarquer plutôt par la manière dont elles triomphent des résistances que par le développement naturel des moyens ordinaires de succès. Philippe le Bel avait une de ces naturel; l'obstacle doublait ses forces, et l'opposition qu'il rencontra de la part des seigneurs détermina son plan d'attaque et fixa sa résolution de mettre tout en œuvre pour atteindre son but. Il avait pour lui toutes les conquêtes de ses prédécesseurs, et le droit qu'il revendiquait, hautement d'abord, violemment ensuite, s'appuyait sur une telle série de faits accomplis, qu'il devenait de plus en plus impossible de le lui contester. Aussi, pendant tout son règne, n'y eut-il que de rares manifestations hostiles à son pouvoir; non qu'il satisfit tout le monde et qu'on ne fût pas quelquefois tenté de se faire justice contre ses mesures tyranniques, mais tout simplement parce qu'on avait peur et qu'on se sentait comprimé. La noblesse n'avait pu voir, sans sourciller, tous ses privilèges disparaître et tous ses moyens d'action
«'anéantir; mais elle se sentait impuissante et désarmée en présence d'an souyerain qai, poor avoir raison, ne reculait devant aucune extrémité. A la mort de celui qui l'avait ainsi paralysée, elle releva la tête et songea à recouvrer au moins une partie des avantages qu'elle avait perdus. Elle comprit qu'il lui était impossible de remonter jusqu'aux temps où elle jouissait, en plein régime féodal, d'une indépendance absolue. Elle comprit que, devant le fait accompli, il faut s'incliner quelquefois, tout en regrettant d'avoir à en constater l'existence. Elle comprit enfin qu'il fallait accepter ce que les derniers rois, et saint Louis principalement, avaient fait consacrer comme institution politique. Aussi ne songea-t-elle à revendiquer que ce qui n'était pas incompatible avec les principes nouveaux. Mais elle le revendiqua avec une telle énergie, qu'il fut impossible au successeur de Philippe le Bel de ne pas faire droit, au moins pour quelque temps, à sa réclamation.
Dans ses protestations, auxquelles s'unirent tous ceux qui avaient souffert des exactions et usurpations de Philippe IV, les prélats, le clergé, les bourgeois des villes, elle montra combien elle était lasse de tous les abus dont elle et ses auxiliaires avaient été victimes, soit de la part du roi mort, soit de la part de ses conseillers. En 1314 se produisit une manifestation imposante, au milieu de laquelle chacun des trois ordres était représenté par ses membres les plus résolus ou les plus violents, et à la tête desquels était Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Esprit médiocre, présomptueux, mécontent de n'avoir pas eu, sous le règne de son frère aîné, la situation à laquelle il croyait avoir droit; champion du régime féodal, pré-