LIVTIE SIXIEME. CHAPITRE II
cisémenl parce que son frère s'en était constitué l'ennemi ; plein de mépris pour les légistes, dont il n'était capable d'apprécier ni la science ni les desseins; plein d'horreur pour les ministres du dernier roi, qui Pavaient laissé dans l'oubli, quand il prétendait à tous les honneurs; heureux de voir enfin sur le trône un prince comme Louis le Hutin, plus prompt à courir les tournois qu'à agrandir son pouvoir, et plus disposé à se décharger du fardeau de la couronne qu'à s'embarrasser de tous les détails du gouvernement, Charles de Valois, dans ces circonstances, était l'homme qu'il fallait pour donner à la manifestation réactionnaire de la société féodale un caractère vraiment sérieux.
Ce prince avait conservé contre les plus intimes conseillers de son frère un ressentiment qu'il ne tarda pas à assouvir. Parmi ces derniers, Pierre de Latilly, évêque de Ghâlons, garde des sceaux sous Philippe le Bel, Raoul de Presle, avocat au Parlement, secrétaire intime du roi, furent tous deux impitoyablement livrés à la torture et jetés dans une étroite prison, comme accusés d'avoir attenté aux jours de Philippe IV par l'empoisonnement.
Mais la haine et la vengeance du comte de Valois et de ceux à la tête desquels il s'était placé s'appesantirent principalement sur le jeune Enguerrand de Marigny, dont Philippe le Bel avait fait son confident en l'élevant, d'honneurs en honneurs, de dignités en dignités, jusqu'aux fonctions de surintendant général des finances. La faveur tout exceptionnelle dont Enguerrand avait su se rendre l'objet de la part de Philippe excita même la jalousie de l'héritier du trône, qui s'était vu mettre à l'écart, tandis que son rival
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obtenait tout ce qu'il voulait de la munificence paternelle.
On a rapporté, à ce sujet, une curieuse anecdote qui montre à quel point étaient poussées les complaisances du roi pour son ministre et la jalousie du jeune roi de Navarre contre ce dernier. La cour était au château de Vincennes; Louis le Hutin eut l'idée de donner une espèce de représentation théâtrale, à laquelle il invita le roi son père, les ministres et les grands officiers. Le théâtre représentait la chambre royale, dans laquelle était figuré le roi lui-même, sur un trône de drap d'or, prêt à donner audience à ceux qui se présenteraient. Les autres personnages principaux de la cour étaient aussi représentés par de petites poupées auxquelles on avait mis le costume approprié aux dignités de chacun. Le premier qui demanda à être introduit était le comte Charles de Valois, à qui il fut répondu, de la part du roi, que Sa Majesté ne pouvait le recevoir. Puis vinrent les autres frères du roi, puis son fils, à qui il fut également répondu qu'ils ne pouvaient entrer. Enfin se présenta Enguerrand deMarigny, à qui il fut dit de la part du roi : t Monseigneur, bien soyez venu; H roy f a grand plaisir de parler à vous. • Ce n'était qu'une très-naïve comédie; mais elle suffit pour allumer, entre les personnages qui y avaient été représentés, une animosité des plus vives. Le roi, ayant appris que son fils aîné en était l'auteur, le punit sévèrement; et Enguerrand conserva contre Louis le Hutin et Charles de Valois un ressentiment que ceux-ci trouvèrent loccâsion de punir de la façon la plus cruelle, en accablant le malheureux intendant des finances de tout le poids des griefs accumulés contre son roi.