‹ Philippe le BelChapitre 227 sur 242 · LIVRE SIXIÈME. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME. CHAPITRE II

Toutes les classes de la société, la bourgeoigie, la

noblesse, le clergé, le peuple lui-même, se liguèrent

et s'unirent aux chefs de cette conspiration dirigée

contre l'ancien ministre de Philippe le Bel , afin

d'atteindre et de punir en sa personne , tous les excès

d'absolutisme dont ils avaient plus ou moins souffert,

sous le gouvernement du roi défunt. On lui imputa

toutes les mesures vexaloires et ruineuses par lesquelles

le règne de Philippe IV s'était principalement signalé.

On lui imputa le désordre des finances, l'altération

des monnaies, les impôts sur les ventes, et bien

d'autres « mauvaises et grévables choses » dont il

n'était coupable que par trop d'obéissance et de

soumission. Enfin il fut arrêté et dut comparaître,

comme accusé de dilapidation des derniers publics,

devant une assemblée de prélats et de barons, présidée

par le roi en personne. Un nommé Jehan d'Asnières,

poussé par Charles de Valois , prononça contre lui

un violent réquisitoire dans lequel il c allégua les

€ exemples des serpents qui desgatoient la terre de

c Poitou au tems de monseigneur sainct Hilaire , et

c appliqua et comparagea les dicts serpents à Enguer-

« rand et à ses parents et afiins. » Les conclusions

de ce réquisitoire furent ainsi formulées : t Enguer-

€ rand je t'accuse devant tous d'avoir altéré les

€ monnoyes , pillé et forfaicté de grands dexniers

€ destinez au pape Bertrand de Goth (Clément V),

f d'avoir saccagé les foretz roïales à ton proufict,

€ reçu de l'argent des bourgeois de Flandre pour

€ trahir ton seigneur le roy, et commis maintz

€ aultres péculatz et concussions. > Marigny voulut

se défendre; mais on lui interdit toute justification.

Le roi aurait pu être indulgent; mais Charles de

Valois fal impitoyable, et le malheoreiix accusé fut condamné, sans la moindre défense , à être penda an gibet de Montfaucon, qa'il ayait loi-méme établi ; ce qui fat exécuté au point du jour, le lendemaiD, 30 arril de l'année 1315, juste cinq mois après l'avénemenl an trône du fils de Philippe le Bel.

Après avoir obtenu cette satisfaction , la réaction parut un instant se calmer. Les représailles TÎolentes, les accusations personnelles, les tortures, les supplices, les exécutions sanglantes s'arrêtèrent. Il sembla qu'après avoir frappé l'homme sur la tête duquel on avait accumulé tous les griefs reprochés au gouvernement du dernier roi , on n'avait plus rien à demander à la justice royale, et que le supplicié de Monfaacon suffisait pour payer la dette de Philippe le Bel. Il n'en était ainsi qu'en apparence ; et si les moyens yiolents furent abandonnés pour contraindre la royauté à faire un pas rétrograde et à revenir aux privilèges féodaux , tous les autres moyens furent mis en œuvre pour arracher au nouveau roi l'annulation de tout ce que son prédécesseur avait fait, dans l'intérêt du pouvoir royal, et au détriment de la féodalité.

La ligue des nobles, des prélats, des bourgeois et dos roturiers, qui avait commencé pendant la première année du règne de Philippe le Bel, continua pendant les premiers mois du règne de son successeur. Une vaste conspiration s'étendit d'un bout à l'autre du royaume; dans le nord, comme dans le midi, en Normandie, en Champagne, en Picardie, dans le Lyonnais, dans le Languedoc, ou se coalisa pour protester de nouveau contre les exactions du dernier r^gne, et en obtenir le redressement immédiat. Des lH^clamations audacieuses furent faites; des requêtes

Page 1