‹ Philippe le BelChapitre 23 sur 242 · LIVRE PREMIER. CHAPITRE II l · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. CHAPITRE II l

par des concessions faites par les bénéficiaires, soit par rinféodation des alleux. Ces concessions et conversions de terres libres en terres féodales avaient établi, entre les possesseurs de ces territoires, des relations de service et de dévouement^ de défense et de protection. Chaque conversion ou concession ne s'opérait qu'à charge pour le nouveau feudataire de jurer foi et hommage à son suzerain, et pour ce dernier de s'engager à défendre son vassal dans tous les cas de péril pour les siens ou pour lui. Ces relations avaient nécessairement, au moins en principe, fondé une sorte de société, d'association entre les différents chefs du territoire. Seulement, comme ces derniers étaient chefs à divers titres et à divers degrés, il se forma entre eux une chaîne hiérarchique dont le premier anneau touchait au roi, possesseur du fief le plus considérable, et dont le dernier anneau descendait jusqu'au moindre seigneur. Tous ces souverains, relevant l'un de l'autre, obéissant l'un à l'autre, bien que chacun fût maître absolu sur sa terre, se tenaient par le lien le plus sacré, le plus indissoluble de tous, par un serment solennellement prêté de se secourir et de s'aider mutuellement. C'était la loi de l'honneur portée à sa plus haute puissance; c'était aussi l'organisation sociale la plus capable de ^donner à chacun la conscience de sa dignité en même temps que de son intérêt.

On a dit qu'une seule chose faisait défaut dans l'ordre féodal, la liberté du citoyen. Oui, si l'on entend le mot citoyen et le mot liberté dans le sens où nous les entendons l'un et l'autre. Mais il ne faut pas juger, comme nous jugerions nos situations modernes, les situations de huit ou dix siècles avant nous. Si,

à l'époque où s'est établi le régime féodal, il ne pouvait être question de la liberté telle que nous la revendiquons de nos jours, il est incontestable qu'une liberté spéciale présidait au pacte que faisaient entre eux le seigneur et son vassal, et que le fief ne passait de l'un à l'autre, avec les charges et les droits qui y étaient attachés, qu'après que chacun avait donné son consentement libre à tout ce qui faisait l'objet de la stipulation. Personne n'entrait dans l'association féodale sans savoir à l'avance l'étendue des devoirs auxquels on allait se soumettre, des obligations qu'on allait contracter, aussi bien que le nombre et l'importance des avantage^ et des privilèges dont on allait jouir. Tout était déterminé d'une manière certaine; aucune surprise n'était possible; rien dans le contrat n'était vague ou ambigu; chaque service était précisé; chaque promesse avait sa limite et ne pouvait s'étendre au delà de ses termes.

L'hérédité n'était même pas un obstacle à cette liberté des transactions : s'il était admis en principe que le fils aîné, dans l'intérêt de la conservation du fief et de l'unité de la famille, succédait de plein droit à son père dans les privilèges et devoirs féodaux, un autre principe, celui de la liberté, intervenait pour avertir l'héritier présomptif qu'il pouvait, à son choix, accepter ou refuser la situation nouvelle. S'il refusait, il était affranchi de toutes les charges du fief; s'il acceptait, il n'entrait en possession qu'après avoir individuellement confirmé l'engagement précédemment pris par son père envers le suzerain. A chaque mutation du fief, c'est-à-dire de génération en génération, l'engagement était repris, le serment était renouvelé, et il s'établissait entre le suzerain et

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