‹ Philippe le BelChapitre 25 sur 242 · LIVRE PREMIER. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. CHAPITRE II

trop petit nombre. Mais, encore une fois, le principe existait; souvent il était appliqué, surtout aux premiers temps de son existence; et si, dans la suite, il a fini par tomber en désuétude ou à se transformer jusqu'à devenir méconnaissable, il n'est pas moins vrai qu'il a prévalu pendant quelque temps et exerc'ô une influence salutaire sur le développement de la féodalité.

Lorsque les garanties judiciaires étaient jugées insuffisantes, ce qui arrivait souvent dans ces temps primitifs, la coutume avait consacré un droit que, dans nos mœurs modernes et avec notre civilisation avancée, nous considérerions tous comme gros d'orages, à savoir, le droit de résistance par la force à l'exigence ou à l'oppression du suzerain. La force devenait alors la seule garantie possible contre le refus de justice ou contre l'injustice elle-même. Sous nos lois, dont l'admirable perfection est la sauvegarde de nos intérêts les plus chers, un seul appel aux pouvoirs publics suffit pour faire reconnaître et appuyer le bon droit du côté où il se trouve. Mais au moyen âge, au sortir de la barbarie, aucun pouvoir public n'était établi ; le semblant d'autorité qui se faisait jour dans certaines circonstances n'était qu'une autorité privée, individuelle, ne se rattachant à aucun principe supérieur, par conséquent dénuée de tout le prestige qui entoure la grande autorité publique, si forte et si salutaire parmi nous. L'arbitraire et le bon plaisir étaient, le plus souvent, les seuls guides du suzerain rendant un jugement au niilieu de tous ses vassaux assemblés. Ce jugement lui-même, une fois rendu, ne trouvait pour son exécution aucune de nos garanties modernes, c'est à-dire ni magistrature, ni police, ni

force publique organisées. Il fallait nécessairement, comme nous le disons aujourd'hui, se faire justice soi-même et employer la violence ou l'inertie, soit pour réclamer la consécration de son droit, soit pour le maintenir contre les exigences du dehors. Donc, à côté du mal se trouvait le remède, remède brutal, mais nécessaire, consistant dans ce droit de résistance à des prétentions injustes, que nous repousserions comme plein de périls, et qui pourtant était, à l'époque féodale, la grande et suprême garantie des individus.

Cependant, malgré ces coutumes barbares et grossières, il est certain que la féodalité eut pour résultai, et c'est lu son honneur incontestable, d'amener progressivement un adoucissement général dans les caractères et dans les mœurs. L'hérédité des fiefs, si salutaire pour la propriété territoriale, avait développé l'esprit de famille en faisant reposer sur la tête du premier-né l'existence de tous ceux qui vivaient du même sang que lui. L'héritier du titre et du nom devenait un centre autour duquel se groupaient toutes les espérances. Il avait l'importance d'un maître futur, d'un dépositaire des gloires d une dynastie, de celui sur le front duquel brillaient déjà les premiers rayons de la souveraineté. C'était là un grand principe, que nos constitutions démocratiques ne pouvaient consacrer, mais qui devait prévaloir à l'époque qui nous occupe, et dont la meilleure conséquence a été pour l'esprit de famille un accroissement de puissance et d'énergie.

Une autre source de progrès pour les mœurs domestiques résulta de la vie même que menaient les possesseurs de fiefs dans l'intérieur de leurs châteaux.

UVRE PREMIER. CHAPITRE II '2o

On sait quelle était cette vie : le seigneur s'enfermait dans sa forteresse avec sa femme, ses enfants et quelques officiers, tandis qu'au dehors, au-dessous de lui, la multitude de colons, de manants et de serfs, auxquels était confiée la culture des terres, vivait dans une condition tellement inférieure à la sienne, qu'entre eux et lui aucune relation n'était possible. Il restait donc isolé au milieu de sa famille et de sa maison, restreintes l'une et l'autre à un petit nombre d'individus.

Cet isolement provoquait nécessairement entre ces divers personnages un rapprochement plus étroit et une affection plus intime. Les distractions, les plaisirs qu'on ne trouvait pas au dehors, on les cherchait au dedans, on les demandait aux douceurs du foyer, on les trouvait dans les réunions du soir, dans la grande salle toute pleine des souvenirs des aïeux, sous le manteau de la haute cheminée où flambait l'arbre arraché aux forêts du domaine. Ce rapprochement de chaque jour entretenait parmi les habitants du château une douce intimité, tempérée toutefois par le respect dont jamais on ne songeait à s'affranchir vis-à-vis du chef de famille. Celui-ci, il est vrai, quittait souvent cet intérieur paisible et monotone pour chercher aux alentours une vie plus active, celle des grands chemins, des aventures, des rencontres, des guerres et, disons-le franchement, puisque telle était la coutume, des pillages à main armée. Mais le soir il rentrait au logis, se retrouvait au milieu des siens, et quand il s'était reposé, débarrassé de ses armes, il s'asseyait sur son grand fauteuil séculaire et racontait ses exploits à ses enfants assis autour de lui et à ses serviteurs restés de-

bout en signe dé respect. Tout cela contribuait sans aucun doute à adoucir, dans la mesure des possibilités de l'époque, les mœurs de ces temps barbares et à entretenir, parmi ceux qui vivaient ainsi réunis et groupés autour du seigneur et du père, cet esprit de famille dont le développement est, sans contredit, une des plus heureuses influences de la féodalité.

Nous avons dit que la féodalité reposait en grande partie sur le principe chrétien : une des conséquences de ce principe salutaire se retrouve encore dans les habitudes féodales, nous voulons parler de ramélioralion de la condition des femmes. Cette amélioration était en germe dans le christianisme qui, en proclamant le salut de l'humanité par l'intermédiaire de la femme, avait affranchi cette dernière de l'espèce de servitude où le paganisme l'avait plongée. La féodalité, suivant en cela les traditions germaines, développa ce principe et le fit fructifier. Il y eut, à cette époque, un singulier contraste entre les mœurs grossières des hommes et le respect dont les femmes étaient l'objet. Ce respect avait sa raison d'abord dans les principes du christianisme, dont tout le moyen âge était profondément pénétré, puis dans le développement de J'esprit de famille que nous avons fait entrevoir. Avec ces idées et ces croyances, il était difficile que la femme, qui aussi bien que l'homme est une source et un centre de famille, ne fût pas entourée d'hommages et de vénération. Bien plus, lorsque pendant des journées entières le seigneur possesseur du fief s'en allait faire la guerre ou chercher les aventures, pour ne rentrer souvent que bien tard au château, la châtelaine restait seule avec tout le personnel du domaine, dont elle devenait alors souveraine absolue.

Page 1